Sensibiliser à l’ESS par l’éducation populaire
Posez la question autour de vous : que signifie ESS ? Vous obtiendrez quelques réponses justes, beaucoup de silences polis, et parfois une confusion avec le secteur social ou l’humanitaire. C’est le paradoxe de l’économie sociale et solidaire : elle emploie des millions de personnes, structure des pans entiers de la vie quotidienne, et reste largement invisible pour celles et ceux qui la côtoient. La sensibilisation à l’ESS n’est donc pas un exercice pédagogique en supplément : c’est une condition de son développement. Cette page explique comment un mouvement d’éducation populaire s’y prend, avec quels formats, et ce qu’on peut raisonnablement en attendre.
Pourquoi l’ESS a besoin d’être expliquée
Trois obstacles se cumulent.
Le premier est lexical. Un sigle de trois lettres qui ne dit rien de ce qu’il recouvre, doublé d’un vocabulaire de spécialistes : lucrativité limitée, réserve impartageable, multisociétariat, utilité sociale. Chacun de ces termes désigne une idée simple, mais leur accumulation décourage avant d’avoir commencé.
Le deuxième est l’invisibilité. La plupart des gens fréquentent chaque semaine des structures de l’ESS sans le savoir : une mutuelle santé, un club sportif, une banque coopérative, une crèche associative, une ressourcerie. Le modèle est partout, mais il ne se nomme pas.
Le troisième est le plus profond. Nos représentations économiques sont verrouillées par l’idée qu’il n’existerait qu’un seul modèle possible, et que tout le reste relèverait de l’idéalisme. Le projet d’e-graine désigne explicitement ce travail sur l’imaginaire comme un préalable : déconstruire l’idée d’un progrès économique infini sur des ressources qui ne le sont pas, et celle d’un modèle unique comme seule réalité acceptable.
Sensibiliser à l’ESS, ce n’est donc pas donner un cours d’économie. C’est rouvrir le champ du possible.
Le principe : faire vivre avant d’expliquer
Un exposé sur les principes coopératifs produit rarement autre chose qu’une prise de notes. L’éducation populaire renverse l’ordre : on fait d’abord vivre une expérience, on nomme ensuite ce qui vient d’être vécu.
La séquence type ressemble à ceci. On part des représentations du groupe, sans les juger : qu’est-ce qu’une association, pour vous ? Quelles associations connaissez-vous ? Dans lesquelles êtes-vous impliqués ? Les réponses sont notées et laissées visibles jusqu’à la fin de la séance, ce qui permet au groupe de mesurer lui-même le chemin parcouru.
On passe ensuite par un temps ludique qui déplace les certitudes. Un quiz en deux équipes, quinze secondes de concertation par question, fait très bien l’affaire : faut-il être au moins trois pour créer une association, y a-t-il plus ou moins d’un million d’associations en France, une association peut-elle employer des salarié·es, un·e mineur peut-il en administrer une ? Les erreurs collectives sont plus formatrices qu’une réponse donnée d’emblée.
Vient alors la recherche par les participant·es eux-mêmes, en petits groupes, chacun sur une question tirée au sort, avec restitution devant les autres. Dans les parcours menés en lycée professionnel, les élèves cherchent avec leur téléphone et doivent citer leurs sources, ce qui travaille au passage l’esprit critique.
Ce n’est qu’après tout cela que les concepts sont nommés. Et ils tombent juste, parce que le groupe a de quoi les accrocher.
La posture de l’animateur·rice, condition de l’exercice
Rien de ce qui précède ne fonctionne sans un cadre.
L’animateur ou l’animatrice n’est pas là pour délivrer la bonne réponse. Son premier travail est de créer un espace où chacun a sa place, sans rapport de force, où la parole comme le silence sont légitimes, où le doute et le désaccord sont accueillis, et où l’erreur est une étape de l’apprentissage plutôt qu’une faute.
Sur le terrain de l’ESS, cette exigence n’a rien de théorique. On parle de travail, d’argent, de statut, de réussite : autant de sujets sur lesquels les participants d’un même groupe n’ont ni la même expérience ni la même aisance. Un jeune en lycée professionnel, un cadre en reconversion et une personne éloignée de l’emploi n’abordent pas la question de l’entreprise avec les mêmes ressources. C’est depuis ce cadre, et seulement depuis lui, que l’animateur facilite, questionne et relie, sans jamais faire à la place.
Trois formats qui fonctionnent
L’exercice de décision collective
L’exercice du vaisseau spatial est un classique redoutablement efficace. Le groupe vient de s’écraser sur la Lune, il reste quinze objets, il faut les classer par ordre d’utilité pour rejoindre la fusée mère. Chacun établit d’abord son classement seul, puis on se met d’accord à quatre, puis en groupe entier.
Le débriefing ne porte pas sur la bonne réponse, mais sur la façon dont on a décidé. Est-ce que tout le monde a pu s’exprimer ? A-t-on suivi l’avis d’une personne ? A-t-on mis en place une méthode, et à quel moment ? On distingue ensuite les modes de décision directif, consultatif, délégatif et participatif, et l’on peut poser la question qui intéresse : à votre avis, où se situe l’ESS ? La gouvernance démocratique n’a plus besoin d’être définie, elle a été éprouvée.
L’escape game de l’ESS
Conçu par e-graine, cet outil fait découvrir les métiers de l’économie sociale et solidaire en résolvant des énigmes. Le format est court et autonome, ce qui le rend adapté à un forum, un salon, une semaine thématique ou un événement du Mois de l’ESS, là où l’on dispose d’une heure et d’un public qui passe.
Le débat mouvant et le jeu des métiers
Le débat mouvant fait bouger les corps avant les avis. L’animateur lit une affirmation volontairement clivante, les participants se placent d’un côté ou de l’autre de la salle, et peuvent rester au milieu, dans ce qu’on appelle la rivière du doute. Chacun justifie sa position, et l’on peut changer de camp si un argument convainc. Ce format fonctionne particulièrement sur des affirmations qui touchent aux représentations du travail, du type « l’écologie, c’est un privilège de riches » ou « travailler dans ce secteur, c’est un truc de bobo ».
Le jeu des métiers, sur le principe du Time’s Up, complète le dispositif : faire deviner un maximum de métiers à son équipe, d’abord par la description, puis en un seul mot, puis en mime. Le débriefing révèle souvent que des métiers entiers étaient inconnus du groupe.
Sensibiliser les jeunes à l’ESS
Chez les jeunes, le frein principal n’est pas le manque d’information mais les représentations. La capitalisation du dispositif Vert l’Emploi le documente pour les métiers de la transition écologique : ils sont perçus comme techniques, élitistes ou géographiquement lointains, il manque des modèles d’identification, et s’y ajoute un sentiment d’illégitimité. Le même mécanisme joue pour l’ESS.
Le parcours long est la réponse la plus solide. Le Parcours ESS jeunes, mené avec des classes de première professionnelle en métiers du commerce, de la vente et de l’accueil, se déploie sur huit séances. Les premières servent à la découverte du monde associatif et de l’ESS. Les suivantes font vivre la gouvernance par le jeu et l’exercice de décision collective. Puis le groupe bascule dans un projet réel : définition des objectifs en world café, création de commissions, feuilles de route avec un tableau qui, quoi, où, quand, comment et pourquoi, choix d’un mode de prise de parole et de décision, désignation de porte-parole. Les élèves préparent leurs questions, rencontrent des professionnels ayant créé leur structure associative, organisent une collecte, puis un don à un centre social, en tenant eux-mêmes la réunion de préparation avec un·e animateur·rice de séance, un·e secrétaire et un·e gardien·e du temps.
L’essentiel tient dans ce déplacement : les élèves ne produisent pas un exposé sur l’ESS, ils font tourner une organisation selon ses principes. Ce qu’ils retiennent, ce sont des gestes, pas des définitions.
Pour l’accompagnement de projets portés par des jeunes et les méthodes d’animation avec ce public, notre filière jeunesse traite ces sujets en propre, notamment la page accompagner un projet porté par des jeunes.
Sensibiliser les adultes et les acteurs d’un territoire
Les jeunes ne sont pas le seul public, et l’on aurait tort de réduire la sensibilisation à l’ESS au champ scolaire.
Habitant·es, salarié·es, bénévoles, demandeur·ses d’emploi : les formats sont plus courts, souvent adossés à un temps existant, et gagnent à s’ancrer sur les structures de l’ESS déjà présentes localement. Rien ne vaut la découverte d’une ressourcerie ou d’une épicerie coopérative à dix minutes de chez soi pour rendre le sujet tangible. Le Mois de l’ESS et les forums régionaux offrent chaque année une fenêtre naturelle.
Du côté des collectivités, l’enjeu est différent et il est identifié par les réseaux d’élus eux-mêmes : sensibiliser les élus et les agents à la transversalité de l’ESS. Parce qu’elle est créatrice d’emplois, l’ESS est souvent rattachée au seul volet économique, alors qu’elle croise la petite enfance, le transport, la culture, le logement, la santé ou la politique de la ville. Désigner un correspondant dans chaque service, organiser des réunions inter-services, informer et former, sont des gestes simples qui changent la donne.
Ce qu’on peut attendre d’une sensibilisation, et ce qu’on ne peut pas
Soyons clairs sur les effets, par honnêteté et parce que promettre trop dessert la démarche.
Un atelier ne crée pas une vocation. Il ne remplace ni une orientation professionnelle ni un accompagnement à la création d’activité. e-graine revendique d’ailleurs explicitement ce positionnement : nous sommes des éveilleurs et des facilitateurs de rencontre, pas des opérateurs d’insertion.
Ce qu’une sensibilisation produit est plus modeste et plus solide. Des représentations qui bougent. Un vocabulaire commun qui permet de reparler du sujet.
La découverte de structures accessibles à proximité. Parfois l’envie d’aller plus loin, de pousser une porte, de candidater à une formation.
Il faut aussi rappeler que le cheminement n’a rien d’un escalier mécanique. On part de là où en sont réellement les personnes : certaines n’ont jamais entendu parler du sujet, d’autres sont déjà engagées dans une association, d’autres encore sont moteurs sur une cause et parfaitement en retrait sur celle-ci.
On accompagne vers l’étape suivante, au rythme de chacun, et il est illusoire de vouloir parcourir tous les stades en un seul projet.
Questions fréquentes sur la sensibilisation à l’ess
Comment expliquer l'ESS à des jeunes qui n'en ont jamais entendu parler ?
En ne commençant pas par la définition. On part de leurs représentations, on fait vivre une expérience de décision collective ou de création d’entreprise, puis on nomme les principes à partir de ce qui vient d’être vécu. Les concepts prennent alors appui sur du concret.
Quelle durée pour un atelier de sensibilisation à l'ESS ?
Cela dépend de l’objectif. Une séquence courte d’un quart d’heure suffit à ouvrir une réflexion. Un atelier d’une heure trente à deux heures trente permet de faire vivre un jeu et de le débriefer. Un parcours de plusieurs séances permet d’aller jusqu’à la conduite d’un projet collectif réel par le groupe.
Qui peut animer un atelier sur l'économie sociale et solidaire ?
Des animateurs et animatrices d’éducation populaire, des structures de l’ESS elles-mêmes, des chambres régionales de l’ESS ou des enseignant·es formés à ces outils. L’essentiel n’est pas l’expertise économique, mais la capacité à créer un cadre où le groupe peut chercher, se tromper et décider ensemble.
Peut-on sensibiliser à l'ESS en milieu scolaire ?
Oui, et les lycées professionnels y sont un terrain particulièrement pertinent, notamment dans les filières commerce, vente et accueil, où le sujet croise directement le programme. Les parcours menés par e-graine s’y déroulent sur plusieurs séances, en lien avec l’équipe pédagogique.
Faisons germer l’envie de comprendre
Vous êtes animateur, bénévole ou enseignant et vous cherchez des formats qui fonctionnent vraiment ? Venez vivre un atelier avant de l’animer : c’est encore la meilleure façon d’en comprendre les ressorts. Vous représentez un établissement scolaire, une mission locale, une collectivité ou une structure de l’ESS ? Les équipes régionales d’e-graine construisent avec vous un parcours adapté à votre public et à votre territoire, de la séquence courte au parcours de plusieurs séances.
Pour les fondamentaux du sujet, consultez notre page comprendre l’économie sociale et solidaire. Pour les cadres juridiques évoqués en atelier, notre page sur entreprendre autrement en coopérative ou en association. Pour la question de l’engagement, notre page sur le bénévolat, moteur de l’ESS. Et pour situer l’ensemble de notre démarche, la page éducation populaire et économie sociale et solidaire, ainsi que notre filière éducation populaire et jeunesse.
