Mobiliser un territoire
autour de la transition écologique
La stratégie existe. Le plan climat est adopté, la feuille de route transition est écrite, les moyens sont engagés. Et pourtant, réunion après réunion, ce sont les mêmes trente personnes qui reviennent. Mobiliser un territoire autour de la transition écologique bute presque toujours sur ce point : la sensibilisation touche celles et ceux qui étaient déjà convaincus.
Lors de la restitution de l’étude-action menée par le Labo de l’ESS, e-graine et la Fabrique des transitions, David Cluzeau formulait la question autrement : le « comment on embarque la société » compte autant que le « quoi changer ». C’est le sujet de cette page.
Pourquoi une stratégie de transition ne suffit pas à mobiliser
Trois raisons, documentées, et qui n’ont rien à voir avec un manque de volonté des collectivités.
La première tient au débat public lui-même. La parole sur la transition écologique reste essentiellement portée par les classes économiquement favorisées, dans un langage et selon des approches socialement situées qui tendent à exclure les classes populaires de la participation active au débat et aux espaces de décision. Une réunion publique reproduit ces codes sans le vouloir : horaires, vocabulaire, format de prise de parole, lieu.
La deuxième tient aux savoirs. Les connaissances et compétences liées à la transition sont à la fois inégalement partagées et inégalement valorisées. Les savoirs empiriques issus de pratiques ancrées dans le quotidien, pour partie inscrits dans la culture des milieux populaires, restent peu pris en compte malgré leur utilité. Un territoire qui ne va chercher que l’expertise se prive de la moitié de ses ressources.
La troisième est interne. L’étude-action a constaté sur les trois territoires pilotes un besoin réel de plus grande transversalité dans la façon d’appréhender l’ESS, la transition écologique et l’éducation populaire. La volonté est souvent exprimée, mais les échanges entre directions ne sont pas toujours fluides : objectifs différents, missions denses, peu de temps disponible pour la coopération.
Trois territoires, trois façons de faire cause commune
L’étude-action « L’éducation populaire au service de la transition écologique juste » a été menée à partir de 2024 par le Labo de l’ESS, e-graine et la Fabrique des transitions, sur trois territoires pilotes volontaires. Trois régions, trois tailles, trois périmètres d’intervention. Ce que leur comparaison montre, c’est qu’il n’existe pas une bonne façon d’entrer dans le sujet.
Dunkerque : partir du passé industriel
Dans la Communauté urbaine de Dunkerque, la transition écologique a été abordée principalement par le prisme de la décarbonation du secteur industriel. Cette cause commune n’est pas formalisée dans un document institutionnel, mais elle semble partagée par une grande majorité des acteurs ayant participé à la démarche, en s’appuyant notamment sur le projet TIGA Dunkerque énergie créative.
Elle est acceptée parce qu’elle parle au territoire. En capitalisant sur une industrie davantage liée à la transition écologique, les acteurs se sont réunis autour d’une politique publique qui favorise la création de nouveaux emplois dans un bassin où le taux de chômage est important. L’éducation populaire y trouve sa place autour des enjeux de sensibilisation et de formation aux métiers de l’industrie décarbonée.
Bergerac : relier une démarche municipale et une dynamique d’acteurs
La commune de Bergerac porte une démarche territoriale de transition structurée autour de cinq axes : consommation, économie, déplacement, habitat, alimentation. Elle est pilotée par un élu référent et un service dédié rattaché à la direction générale des services.
En parallèle, les acteurs du territoire se sont réunis pour créer le PTCE La Fab’coop, qui rassemble structures de l’ESS et de l’éducation populaire, place les questions de transition au cœur de la coopération qu’il anime, et porte un projet de tiers-lieu sur la transition écologique co-construit avec la commune.
L’intérêt de Bergerac tient au lien entre ces deux initiatives. C’est cette alliance entre les organisations du territoire et la collectivité qui a permis de mettre les questions de transition juste à l’agenda local, sur un territoire directement touché par les effets du changement climatique, notamment sur l’agriculture, et par les inégalités sociales.
Strasbourg : outiller une instance existante
À l’Eurométropole de Strasbourg, il n’a pas fallu créer une nouvelle instance. Le Conseil de l’ESS, espace de partage et de co-construction des politiques publiques avec les acteurs privés depuis 2010, a initié en 2023 une nouvelle phase autour des enjeux de transitions.
Le point remarquable est la méthode employée : le travail s’est appuyé sur des méthodes d’éducation populaire, animation de temps d’intelligence collective par les membres eux-mêmes en co-responsabilité, débats mouvants, partages d’expériences entre pairs, valorisation des actions portées sur le territoire. Il a débouché en 2025 sur la rédaction d’une vision partagée des transitions, destinée à se décliner dans les projets associatifs et coopératifs des structures contributrices, et à faciliter la coopération entre elles comme l’intégration de nouveaux acteurs.
La méthode : un diagnostic qui fait parler
ceux qu’on n’entend pas
La démarche s’inspire du diagnostic sensible de la Fabrique des transitions. Elle se déroule en quatre temps, et elle est réutilisable.
D’abord rencontrer les élus et les services de la collectivité, ainsi que quelques acteurs locaux, pour expliciter les attentes réciproques, déterminer une problématique et consolider une cartographie des structures clés à associer : représentants de l’ESS, de l’éducation populaire, des différents pouvoirs publics.
Ensuite interviewer chaque acteur en entretien bilatéral, avec une garantie de confidentialité. Ce point n’est pas un détail de procédure. C’est ce qui permet de faire remonter les tensions, les défiances et les non-dits qui ne s’expriment jamais en réunion plénière, et sans lesquels un diagnostic reste cosmétique.
Puis croiser les informations et les ressentis exprimés dans un pré-diagnostic, présenté et mis au débat collectivement, avec ces mêmes acteurs et d’autres. C’est le moment où l’on passe du « je » au « nous ».
Enfin restituer les points de force, les points de fragilité et les propositions dans une publication propre au territoire, qui reste entre ses mains.
La démarche s’appuie sur un outil d’auto-évaluation partagée, construit en trois parties, ESS, éducation populaire, collectivités, avec au centre la cause commune. Il permet à chaque famille d’acteurs de se situer, d’objectiver ses forces et ses faiblesses, et de repérer ce qu’elle peut apporter au collectif. Il n’est pas figé : chaque territoire peut y ajouter ses propres critères.
Les trois conditions pour que la dynamique tienne
Une cause commune formulée
Pas un objectif générique du type « réussir la transition », mais une ou plusieurs causes clairement identifiées et formulées, qui relient les objectifs des différentes structures du territoire. Elle n’a pas besoin d’être détaillée, mais elle doit faire consensus auprès d’un nombre significatif d’acteurs locaux. C’est elle qui donne un rôle et du sens à chacun.
Un cadre de coopération, y compris affectif
Les organisations ont des historiques relationnels et des process partagés, mais ce sont toujours des personnes qui coopèrent, ou pas. Le cadre construit pour organiser la coopération doit s’accompagner de postures favorables, et il doit permettre d’organiser l’expression des désaccords et la prise de décision, notamment par des espaces sécurisés de gestion des conflits. Une coopération qui interdit le désaccord finit par exclure ceux qui l’expriment.
Une gouvernance qui survit au projet
Pour que la dynamique ne s’éteigne pas avec le financement, elle doit s’ancrer dans des espaces de co-pilotage et d’échange pérennes. Ces espaces servent à trois choses : transmettre et capitaliser les savoir-faire produits dans une logique de commun, valoriser les réussites et repérer les points de fragilité, et évaluer collectivement la démarche en continu pour ajuster le pilotage.
Ce qui freine, et qu’il vaut mieux anticiper
Autant le dire franchement : trois freins reviennent systématiquement, et il vaut mieux les regarder au moment du cadrage.
Le frein économique. L’éducation populaire ne peut pas se fondre dans une activité essentiellement marchande, puisqu’il ne s’agit pas de vendre un produit éducatif mais de créer une démarche d’appropriation. Les structures qui la portent doivent donc inventer des modèles hybrides, ce qui les astreint à une recherche de fonds chronophage. Côté collectivité, la parade est le financement du fonctionnement dans la durée plutôt que l’empilement d’appels à projets annuels.
Le frein politique. Les démarches participatives échappent en partie au contrôle de la collectivité, ce qui peut susciter défiance ou désintérêt. À l’inverse, le portage par des acteurs du tiers-secteur est facilitant, parce qu’il offre un cadre de confiance qui ne s’inscrit ni dans un dispositif public, ni dans un dispositif marchand. La parade est de clarifier dès le départ ce qui reste dans la main de la collectivité et ce qui est réellement ouvert.
Le frein temporel. Il y a un décalage entre l’urgence des crises, qui pousse à des actions courtes aux effets immédiatement visibles, les temps des mandats et de la rentabilité, et le temps long de l’acculturation, dont les bénéfices se trouvent autant dans le processus que dans les réalisations. La parade est de séquencer : des réalisations visibles à court terme qui nourrissent une démarche longue, plutôt qu’un choix entre les deux.
Travailler avec e-graine sur son territoire
e-graine est un mouvement d’éducation populaire composé de bénévoles et de professionnels, regroupés au sein d’associations locales et d’une union nationale, avec pour mission d’accompagner les habitants dans la définition de leur mode d’action afin d’apporter des réponses collectives, pensées par tous et pour tous.
Ce que nous apportons à une collectivité : une pratique de l’aller-vers qui permet de toucher des publics que les dispositifs classiques n’atteignent pas, une implantation dans plusieurs régions, et une expérience de coopération territoriale documentée, du diagnostic partagé à l’animation d’espaces de dialogue. Ce que nous n’apportons pas : une décision à votre place. La collectivité reste maîtresse de sa démarche ; notre rôle est de faciliter, de questionner et de relier.
Pour voir à quoi cela ressemble à l’échelle d’un quartier et sur une thématique unique, allez voir la page consacrée à la façon d’accompagner les habitants d’un quartier sur les déchets.
Questions fréquentes sur la mobilisation d’un territoire
Combien de temps dure une démarche de mobilisation territoriale ?
Un diagnostic partagé se mène sur quelques mois. Mais l’installation d’une dynamique de coopération relève du temps long : l’étude-action elle-même s’est déployée sur un an et demi, et les projets de quartier menés par e-graine s’inscrivent sur trois ans minimum. Le décalage avec les temporalités des mandats et des financements fait partie des points à anticiper dès le cadrage.
Comment toucher les habitant·es qui ne viennent jamais aux réunions publiques ?
En allant là où ils sont plutôt qu’en les attendant. Le porte-à-porte, la présence sur les temps informels du quartier, les formats festifs et les lieux de convivialité permanents touchent bien plus largement qu’un événement institutionnel. C’est aussi une question de cadre : un espace collectif sans être institutionnalisé permet la confiance.
Quelle différence entre concertation réglementaire et démarche d'éducation populaire ?
La concertation réglementaire recueille des avis sur un projet déjà défini, dans un cadre juridique précis. Une démarche d’éducation populaire travaille en amont, sur la définition collective des besoins et la construction des réponses, et elle vise autant la capacité d’agir des participants que le résultat produit. Les deux ne s’opposent pas et peuvent se compléter.
Une petite commune peut-elle engager ce type de démarche ?
Oui. Parmi les trois territoires pilotes de l’étude-action figuraient une eurométropole, une communauté urbaine et une commune de taille moyenne. Ce qui compte n’est pas la taille mais l’existence d’un tissu d’acteurs locaux et d’une volonté politique de porter la démarche dans la durée.
Aller plus loin
Mobiliser un territoire autour de la transition, ce n’est pas produire davantage de communication. C’est construire une cause commune, un cadre de coopération et une gouvernance qui durent. C’est le sens de la démarche portée par e-graine dans le champ de l’éducation populaire et de la transition écologique, au service d’une transition écologique juste. Le cadre d’analyse complet de l’alliance entre acteurs est développé sur notre page ESS et transition écologique, et les méthodes de coopération sont détaillées dans notre page sur la façon de faire coopérer habitants, collectivités et acteurs locaux. Le volet emploi est traité par la page accompagner vers les métiers de la transition écologique.
Élus, agents, bailleurs, financeurs : échangeons sur un premier cadrage de votre démarche. Habitant·es, conseils citoyens et associations locales : rapprochez-vous de l’association e-graine de votre région.
