L’approche décoloniale : décentrer le regard sur les migrations

Prenez une minute et dessinez une carte du monde de mémoire. La plupart d’entre nous placeront spontanément l’Europe au centre, l’Afrique un peu réduite, l’Amérique du Nord bien visible. Personne n’a décidé cela : c’est ce que nous avons appris à voir. Cet exercice, e-graine l’utilise pour ouvrir ses sensibilisations à l’approche décoloniale. Il dit en quelques secondes ce dont il s’agit : nous lisons le monde à travers des lunettes culturelles que nous ne voyons pas, et cela a des effets sur notre manière d’éduquer.

Décolonialité : de quoi parle-t-on ?

L’approche décoloniale interroge l’imposition d’un cadre et d’une vision du monde à des sociétés qui en ont d’autres. Dans le contexte européen, on parle d’eurocentrisme, sans pour autant essentialiser l’Europe entière.

Disons d’emblée ce que cette approche n’est pas. Il ne s’agit pas de jeter tous ses apprentissages à la poubelle, ni de désigner des coupables. Il s’agit de se rendre compte d’une chose simple et exigeante : la culture n’est jamais neutre, elle est toujours politique. Et de là, d’apprendre à regarder l’autre avec toute son identité et sa complexité, plutôt qu’à travers la case où nous l’avions rangé.

Pour un mouvement qui travaille sur les migrations, cette exigence n’est pas optionnelle. Elle commence envers nous-mêmes.

Cinq façons de mal regarder l’autre

Les ethnocentrismes désignent le fait d’expliquer et de lire le monde à travers nos propres lunettes culturelles. Ils prennent au moins cinq formes, et il est utile de savoir les nommer, parce qu’aucune n’est le fait de personnes malveillantes.

La minimisation ou la négation des différences, d’abord. C’est le biais universaliste, parfois appelé daltonisme racial : affirmer ne pas voir les différences. L’intention est bonne, l’effet est de masquer toute la charge historique héritée de la colonisation et de l’esclavage, et donc les inégalités qui en découlent encore.

Le refus des différences, ensuite. Cette fois on les voit, mais on les hiérarchise. Certaines cultures sont implicitement supposées plus avancées que d’autres.

Le désir d’effacer les différences, qui se situe quelque part entre l’assimilation et l’anéantissement : faire disparaître l’autre dans son propre cadre culturel, comme si l’intégration signifiait renoncement.

L’exotisme, plus insidieux parce qu’il se présente sous les traits de l’admiration. Enfermer l’autre dans une case d’émerveillement, célébrer sa culture, sa musique, sa cuisine, et par là même l’essentialiser, en masquant toutes ses complexités.

La reconnaissance forcée, enfin. Imposer une identité selon son propre cadre de référence. Ce sont les phrases entendues mille fois : « tu n’as pas une tête de Brésilienne », « tu viens d’où vraiment ? ». La personne est renvoyée à une origine qu’elle n’a pas choisie et parfois jamais connue.

Ces mécanismes ne restent pas au niveau des individus. Ils opèrent au niveau systémique et débouchent sur des discriminations et des rapports de domination bien concrets.

La culture hégémonique, un concept-clé

Pour comprendre pourquoi ces cadres semblent naturels, un concept aide beaucoup : celui de culture hégémonique. Il désigne l’ensemble dominant de croyances, de valeurs et de pratiques qui façonnent les normes, les comportements et les attentes au sein d’une société. Cette domination culturelle n’a rien de spontané : elle est maintenue par des institutions sociales comme les médias, l’éducation et le gouvernement, qui marginalisent souvent les perspectives alternatives. La notion prolonge les théories de l’hégémonie du philosophe italien Antonio Gramsci.

Dit autrement : ce qui nous paraît aller de soi est le résultat d’un rapport de force, pas d’une évidence.

Les biais coloniaux dans l’animation

L’héritage colonial ne s’est pas arrêté aux frontières : il a façonné des imaginaires, dans notre manière d’organiser le monde et les savoirs, notre rapport au temps, notre rapport à la nature, notre langage. Il laisse des traces jusque dans une salle d’animation, et elles se repèrent à quatre endroits.

Dans les contenus et les activités, d’abord. La représentation stéréotypée des cultures, qui perpétue des clichés et masque leur richesse réelle. L’appropriation culturelle, quand une pratique est utilisée déconnectée de ses contextes historiques, sociaux et spirituels. Et l’invisibilisation des histoires non européennes, qui installe un récit unique.

Dans les postures, ensuite. Le paternalisme, qui place les participants non occidentaux comme des sujets à éduquer en supposant implicitement que leurs savoirs sont moins valables. L’exotisation, qui présente certains groupes comme différents, étranges ou mystiques.

Dans les dynamiques de pouvoir au sein du groupe. Favoriser des références eurocentrées, en construisant par exemple une activité sur les grands inventeurs qui ne citerait que des figures européennes. Ou ne pas prendre en compte la diversité linguistique des participant·es.

Dans la représentativité de l’équipe, enfin. Une équipe d’animation homogène, et l’absence de temps consacré à la prise de conscience de ses propres biais.

Ce que cela change concrètement chez e-graine

Ce travail se mène à deux niveaux, et ils ne se confondent pas. Le niveau personnel, celui de la posture de chaque animateur·rice. Et le niveau structurel, celui des choix de l’organisation : qui travaille sur quel projet, quels partenaires, quelles sources de financement, quelles représentations véhiculées dans nos supports.

Il rejoint aussi directement notre ADN. Relier le local et le global suppose de se demander ce qui est réellement représentatif d’un territoire, et ce qui relève de la culture dominante transmise par les grandes institutions et les médias. Ce n’est pas la même chose, et le confondre appauvrit ce que l’on propose aux publics.

Nous l’assumons sans faux-semblant : nous ne sommes ni des expert·es, ni des éducateur·rices parfait·es. Nous apprenons à chaque projet et à chaque rencontre, et nous remettons nos pratiques en question en continu. C’est pourquoi, en février 2025, l’ensemble des chargé·es de projets pédagogiques et animateur·rices ont suivi l’atelier « Décoloniser nos postures d’animateur·rices », proposé par Mariana Hanssen Siqueira, formatrice spécialisée sur l’approche décoloniale.

Pour mettre au travail les mécanismes en situation d’animation, explorez nos ateliers interculturels.

Questions fréquentes sur l’approche décoloniale

Qu'est-ce qu'une approche décoloniale ?

C’est une démarche qui consiste à identifier les cadres de pensée hérités de la période coloniale et encore à l’œuvre aujourd’hui, puis à décentrer son regard. Appliquée à l’éducation, elle vise à repérer les biais présents dans les contenus, les postures et les dynamiques de groupe.

Quelle différence entre décolonial et postcolonial ?

Les études postcoloniales analysent surtout les effets de la colonisation dans les sociétés qui en sont issues. L’approche décoloniale insiste davantage sur la persistance actuelle des cadres de pensée coloniaux et sur la nécessité de les défaire, y compris dans ses propres pratiques.

L'approche décoloniale consiste-t-elle à culpabiliser ?

Non, et c’est même l’inverse de son objectif. La culpabilité bloque. Le but est la prise de conscience de sa position et des biais qui y sont associés, afin d’en faire un levier dans sa pratique plutôt qu’un angle mort.

Comment décoloniser sa pratique d'animation ?

En travaillant quatre points : la diversité des références mobilisées dans les contenus, la posture adoptée face aux participants, les dynamiques de pouvoir dans le groupe, et la composition et la formation de l’équipe. Cela se fait progressivement, avec des temps dédiés.

Interrogeons nos cadres, ensemble

Décentrer son regard n’est pas un exercice théorique : c’est une pratique professionnelle qui se travaille, et qui change ce que l’on transmet. Formez-vous, participez à une sensibilisation, ouvrez le sujet dans votre équipe. Si vous représentez une structure éducative, une collectivité ou une association, construisons ensemble un temps de formation adapté à vos pratiques. Pour situer cette exigence dans notre approche globale, découvrez notre page éducation populaire et migrations.