L’éducation aux migrations : enjeux et démarche
Sur les migrations, nous avons tous et toutes l’impression d’en savoir à la fois trop et pas assez. Trop d’images, trop de chiffres brandis, trop de certitudes. Et pourtant, souvent, pas de quoi se faire un avis solide. C’est précisément là que se joue l’éducation aux migrations : créer des espaces où l’on peut partager ses expériences, réfléchir, se questionner à nouveau, et déconstruire ce que l’on croyait savoir. Chez e-graine, mouvement d’éducation populaire à la citoyenneté mondiale, c’est le sens du programme Un Univers Citoyen, porté depuis 2018.
Pourquoi parler des migrations ? Les enjeux
Les migrations existent et façonnent nos sociétés depuis toujours. Elles se vivent depuis, vers et à l’intérieur même des territoires. Elles traversent nos histoires individuelles et familiales autant que nos histoires collectives. Loin d’être une crise, elles sont un phénomène ancien et universel, et l’expression d’un droit fondamental, celui de circuler et de s’installer, reconnu par l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Le premier enjeu est un enjeu de connaissance. Les travaux de recherche sur les migrations produisent des données fiables et vérifiables, mais elles peinent à atteindre le débat public. Cet écart laisse le champ libre à des représentations partielles ou erronées, largement relayées sur les réseaux sociaux comme dans les médias et les sphères politiques. Les amalgames s’installent, et avec eux les stéréotypes et les peurs.
Le deuxième enjeu est un enjeu de complexité. Le risque, quand on parle des migrations, c’est de basculer dans une lecture binaire : eux et nous, subi et choisi, victime et menace. Or on oublie souvent que derrière chaque migration se trouvent un individu et une histoire. Redonner sa densité au réel, c’est déjà beaucoup.
Le troisième enjeu est un enjeu de société. Parler des migrations, ce n’est pas seulement parler de déplacements. C’est interroger le regard porté sur celles et ceux que l’on renvoie à une origine. Toutes les mobilités ne sont pas regardées de la même façon : certaines sont valorisées, d’autres exposent au soupçon, y compris pour des personnes qui n’ont jamais migré. Ce qui est en crise, ce ne sont pas les migrations, ce sont nos manières de les comprendre et d’y répondre.
Ce que l’éducation aux migrations n’est pas
Il est utile de le dire clairement. L’éducation aux migrations n’est ni de l’accueil de terrain, ni de l’accompagnement juridique, ni du plaidoyer, ni de l’aide humanitaire. Ces actions sont indispensables, et d’autres acteurs les portent avec compétence et courage.
Notre rôle est éducatif. Nous travaillons les représentations, les récits, les imaginaires et les cadres de compréhension. C’est un rôle complémentaire, pas concurrent. Au sein de nos territoires et de nos écosystèmes, nous cherchons la complémentarité plutôt que la superposition, et nous assumons un rôle d’intermédiation entre des mondes qui se parlent trop peu : institutions, associations, collectivités, acteurs éducatifs, citoyennes et citoyens.
La démarche d’e-graine : trois objectifs
Accompagner la transformation des représentations
Nous accompagnons chaque personne dans le développement de son esprit critique : apprendre à interroger les discours dominants, reconnaître les discours de haine, comprendre les racines historiques et les réalités actuelles du racisme pour mieux le combattre. Cela suppose une lecture des enjeux migratoires ancrée dans des données fiables et vérifiables, et une mise en lumière des liens entre les migrations et d’autres enjeux : le genre, l’orientation sexuelle, la transition écologique, les politiques migratoires.
Cela passe aussi par une ré-humanisation. Donner une place à la parole de celles et ceux qui sont concerné·es, rarement écouté·es et rarement valorisé·es, pour rendre visibles leurs réalités et leurs diversités.
Favoriser les rencontres et le dialogue
Nous créons des espaces où le dialogue devient possible, y compris sur des sujets clivants ou tabous. Des espaces où le doute et l’inconfort ont leur place, et où nous créons les conditions d’un échange exigeant. La rencontre permet de déconstruire les préjugés mutuels, de remettre le sensible au centre et de se reconnecter à l’autre en s’appuyant sur les vécus. On y partage ses expériences, on réfléchit, on se requestionne, et l’on se renforce individuellement et collectivement.
Ouvrir sur le pouvoir d’agir
Comprendre ne suffit pas. Nous cherchons à développer la conscientisation du pouvoir d’agir et l’engagement citoyen sur les questions migratoires. Il s’agit de donner les moyens d’agir pour devenir, à son tour, acteur ou allié dans la lutte contre les discriminations, et contribuer activement à des sociétés plus inclusives. C’est le fil rouge d’e-graine : transformer l’envie d’agir en pouvoir d’agir.
Une posture avant une méthode
Aucune méthode ne fonctionne sans cadre. L’animateur ou l’animatrice crée d’abord un espace sécurisant, qui ne reproduit pas les rapports de domination présents dans la société, où chacun a sa place et où la parole, le silence, le doute et le désaccord sont légitimes. L’erreur y est une étape normale de l’apprentissage, pas une faute. C’est depuis ce cadre, et seulement depuis lui, que l’on peut proposer de vivre autre chose et de décaler le regard.
Cette posture suppose aussi de se situer. La place depuis laquelle on s’exprime n’est jamais neutre, et la reconnaître fait partie de la démarche. Les personnes qui font vivre nos actions ont des rapports divers aux migrations : certaines les ont vécues, d’autres ont des ascendants d’origine étrangère, d’autres ont noué des liens personnels ou professionnels avec des personnes migrantes, d’autres encore n’en ont pas connu. C’est depuis cette pluralité que nous parlons.
Elle suppose enfin de l’humilité. Nous ne sommes ni des expertes et experts, ni des éducatrices et éducateurs parfaits. Nous apprenons à chaque projet, à chaque rencontre, et nous remettons nos pratiques en question en continu. C’est aussi pour cela que nous articulons deux types de savoirs : les savoirs expérientiels, issus du vécu et du terrain, et les savoirs académiques, issus de la recherche. Les deux sont nécessaires pour saisir les migrations dans toute leur complexité.
Partir de là où en sont les publics
L’engagement n’est pas un interrupteur, et le cycle de l’engagement n’est pas un escalier que l’on gravirait une fois pour toutes. C’est un processus dynamique. Selon le sujet, une même personne peut être encore peu informée, déjà sensible, ou franchement motrice. Et elle peut évoluer dans un sens comme dans l’autre au fil de sa vie.
Nous partons donc toujours de là où en est réellement le groupe, puis nous l’accompagnons vers l’étape suivante, à son rythme, sans viser à tout prix le stade de mobilisation. Il est illusoire de parcourir tous les stades en un seul projet, et ce n’est pas l’objectif.
Depuis 2019, nos actions touchent en priorité des publics déjà sensibles à ces questions. Notre volonté aujourd’hui est d’élargir : atteindre des personnes plus éloignées du sujet, hésitantes, parfois porteuses de représentations hostiles. Pour cela, nous misons sur le portage par d’autres acteurs sur de nouveaux territoires, et sur la mobilisation citoyenne. Celles et ceux qui se sont déjà engagé·es, devenu·es à leur tour relais et ambassadeur·rices, sont les mieux placé·es pour aller à la rencontre de celles et ceux que nous ne touchons pas directement.
Un programme éprouvé : Un Univers Citoyen
Un Univers Citoyen est le programme d’éducation aux migrations imaginé et porté par le mouvement e-graine depuis 2018. Il repose sur trois fondations : l’éducation populaire comme méthode, transformatrice et politique, qui accompagne l’engagement et le passage à l’action ; l’éducation à la citoyenneté mondiale comme cadre, pour saisir la complexité et le lien constant entre le local et le global ; et une thématique propre, celle des migrations, abordée depuis une perspective située et antiraciste.
Nos dispositifs prennent des formes variées : ateliers et parcours, expositions immersives, mallettes pédagogiques, formations. Tous reposent sur une pédagogie active : on apprend en faisant, en échangeant, en se confrontant.
Est-ce que cela produit quelque chose ? La mesure d’impact menée en 2023 apporte un premier élément de réponse : 58 % des personnes ayant vécu un atelier d’éducation aux migrations déclarent avoir eu envie de s’engager ensuite en faveur de sociétés plus inclusives, en suivant davantage l’actualité, en signant des pétitions ou en s’engageant bénévolement. Ce n’est pas une conversion, c’est un déplacement. C’est déjà beaucoup.
Pour voir concrètement à quoi cela ressemble, découvrez nos ateliers interculturels et notre travail sur les préjugés, notre approche pour déconstruire les idées reçues sur l’immigration, et la manière dont nous interrogeons nos propres cadres à travers l’approche décoloniale.
Questions fréquentes sur l’éducation aux migrations
Qu'est-ce que l'éducation aux migrations ?
C’est une démarche éducative qui crée des espaces pour comprendre les migrations dans leur complexité, déconstruire ses représentations et ouvrir le dialogue. Elle ne délivre pas un discours à retenir : elle donne des outils pour se forger un avis et, si on le souhaite, pour agir.
À qui s'adresse l'éducation aux migrations ?
À toutes et tous. Aux personnes curieuses du sujet comme à celles qui ne se savent pas encore concernées, aux jeunes comme aux adultes, en milieu scolaire, associatif, professionnel ou sur les territoires. Elle s’adresse aussi aux personnes perçues comme étrangères en France, dont les vécus nourrissent la compréhension collective.
Faut-il être expert des migrations pour en parler ?
Non. Ce qui compte n’est pas de détenir la bonne réponse, mais de savoir poser un cadre où chacun peut s’exprimer, de connaître quelques repères fiables, et d’assumer de ne pas tout savoir. Parler de ce que l’on a vu et de ce qui nous questionne est souvent plus juste que de réciter des données.
Comment aborder les migrations sans créer de tensions dans un groupe ?
En posant le cadre avant le sujet. Un espace où le désaccord est légitime, où l’on vise les propos et jamais les personnes, et où l’animateur relance sans imposer sa conclusion. Les tensions ne sont pas un échec : elles signalent souvent que le sujet touche vraiment.
Faire un pas avec e-graine
L’éducation aux migrations ne cherche pas à convaincre, elle cherche à ouvrir. Si vous êtes enseignante, animateur, bénévole ou simplement curieux, participez à un atelier ou formez-vous à l’animation sur ces questions. Si vous représentez une collectivité, un établissement ou une structure, construisons ensemble un parcours ancré dans votre territoire. Pour situer cette démarche dans notre approche globale, explorez notre page éducation populaire et migrations.
