L’aller-vers : donner la parole à celles et ceux qu’on n’entend pas

Une démarche participative qui n’atteint que les habitués n’est pas vraiment une démarche participative. C’est le point de départ de la démarche d’aller-vers : plutôt que d’attendre les gens dans une salle, on va les rencontrer là où ils vivent, travaillent, font leurs courses ou attendent leurs enfants. Chez e-graine, l’aller-vers n’est pas une technique de communication de plus. C’est une façon d’assumer une exigence simple : si la participation citoyenne n’atteint pas celles et ceux qui en sont le plus éloignés, elle reproduit les inégalités qu’elle prétendait corriger.

L’aller-vers, qu’est-ce que c’est ?

Commençons par une honnêteté utile : il n’existe pas de définition officielle et stabilisée de l’aller-vers. Le terme circule dans le travail social, l’éducation populaire, la santé publique et la médiation, avec des contours variables.

La formulation la plus opérante vient du travail social. Aller vers, c’est sortir d’une logique de guichet pour aller au-devant des personnes. Concrètement, cela correspond à des modes d’intervention hors les murs, qui amènent les professionnels à sortir physiquement de leur structure pour rencontrer les populations dans leurs milieux de vie.

Mais s’en tenir au déplacement physique serait passer à côté de l’essentiel. Les travaux sur le sujet, notamment ceux de J. Parisse et E. Porte (2022) et de Cyprien Avenel (2021) sur lesquels s’appuie notre formation, insistent sur un second déplacement, moins visible : celui de la posture. Aller-vers suppose une ouverture à la personne dans ce qu’elle est globalement, sans jugement préalable sur elle. On ne va pas vers un dossier ni vers un public cible, on va vers quelqu’un.

Pourquoi aller vers plutôt qu’attendre

La raison est structurelle. Les espaces de participation existants sont trop peu nombreux, et surtout trop peu accessibles pour atteindre la population dans son ensemble. Participer suppose du temps, de l’argent, la maîtrise de certains codes, parfois un accès à internet. Les personnes les plus précaires n’ont pas rompu avec la vie de la Cité : elles restent invisibles et inaudibles, faute de dispositifs qui leur ouvrent la porte.

La conséquence est connue : le débat public se referme entre personnes issues des mêmes milieux, et les décisions prises au nom de l’intérêt général portent surtout la marque de celles et ceux qui ont pu s’exprimer.

Face à cela, notre conviction est d’occuper le terrain, en ouvrant des espaces là où vivent les gens. Aller-vers n’est donc pas seulement une méthode de mobilisation. C’est une position sur ce que doit être une démocratie qui inclut réellement.

Aller vers qui, et pour quoi faire ?

Vers qui

Vers un public difficilement atteignable, vers un public non captif qui n’est pas venu pour vous, vers des personnes informées sur le sujet comme vers des personnes qui le découvrent. Un point que notre formation rappelle systématiquement : en réalité, tout le monde peut faire partie de la cible d’un aller-vers. Ce n’est pas une démarche réservée aux publics dits en difficulté, et la penser ainsi installerait d’emblée un rapport condescendant.

Pour quoi faire

L’objectif change tout le reste. Une action d’aller-vers peut viser à informer et donner de la visibilité à un sujet, à sensibiliser, à mobiliser autour d’une démarche, à réaliser un diagnostic de territoire, ou encore à accompagner et orienter des personnes vers les bonnes ressources. Avant de choisir un outil, une seule question compte : pourquoi je suis là, et où est-ce que je veux emmener le public ?

L’aller-vers chez e-graine

Nos équipes le pratiquent dans trois familles de situations.

Pour la consultation et le diagnostic : des débats mobiles autour de projets d’aménagement du territoire, un diagnostic sur le cadre de vie d’un quartier populaire, un état des lieux des habitudes alimentaires dans un quartier.

Pour la mobilisation et la coopération : le recensement des envies des habitants pour la transformation d’un quartier, ou le recueil de leurs représentations sur l’emploi, mené avec un collectif d’acteurs de l’insertion.

Pour la sensibilisation et l’information : des stands éducatifs lors de festivals et de fêtes de quartier, des actions en déambulation à l’occasion de journées mondiales.

Dans tous les cas, la démarche permet de capter les signaux faibles d’un territoire, ces indices ténus qu’aucune réunion publique ne fait remonter, et d’être plus réactif face aux besoins réels.

La posture : ce qui se joue vraiment dans la rencontre

Une posture d’adaptabilité

Les qualités qui font la différence sur le terrain ne sont pas des compétences techniques. C’est l’écoute active, réellement pratiquée et non simulée. C’est l’ouverture et l’humilité, qui supposent de ne pas arriver avec des suppositions sur les personnes que l’on va croiser. C’est le dynamisme et la bonne humeur, qui rendent l’échange possible. Et c’est la persévérance, parce que les dix premières minutes d’une action sont souvent les plus ingrates.

Le message passe par bien plus que les mots

Une partie de ce qui se transmet ne relève pas du contenu. Le débit de parole, la respiration, le volume adapté à l’environnement, le fait de poser sa voix plutôt que de la forcer. Le regard, la posture du corps, les gestes parasites que l’on ne remarque pas soi-même. Et l’écoute active, qui consiste à créer une bulle de discussion et à cesser de préparer sa réponse pendant que l’autre parle.

À côté de cela, il y a tout ce qui échappe : le lieu, le bruit, la météo, l’humeur des passants, le contexte du jour. Distinguer les deux évite de s’attribuer des échecs qui n’en sont pas.

La posture parfaite n’existe pas

C’est peut-être l’enseignement le plus important de notre formation, et il vaut d’être répété tel quel. Travailler sa propre aisance, apprendre à s’écouter et trouver sa propre identité d’animateur ou d’animatrice est bien plus efficace que d’appliquer un modèle. S’appuyer sur son équipe et lui faire confiance est une force réelle, pas un aveu de faiblesse. Et si une interaction devient compliquée, se recentrer sur le sens de son action aide à retrouver sa légitimité à être là.

Lire la situation avant d’insister

Toutes les personnes croisées ne sont pas dans la même disposition. Deux critères suffisent à s’orienter : la disponibilité et l’intérêt.

Une personne disponible et intéressée, c’est la situation confortable : on déroule l’animation prévue et l’échange peut aller loin. Une personne disponible mais pas intéressée demande de chercher par quel angle le sujet pourrait la concerner, en écoutant beaucoup, et d’accepter d’arrêter si vraiment le courant ne passe pas. Une personne intéressée mais pressée appelle une interaction très courte, une documentation, des coordonnées pour garder le contact. Une personne ni disponible ni intéressée mérite qu’on se concentre sur la qualité de l’interaction plutôt que sur l’animation, ne serait-ce que pour laisser une bonne impression de la démarche.

Un point mérite d’être dit clairement : savoir arrêter fait partie de la démarche. Une action d’aller-vers qui n’aboutit pas n’est pas un échec, et l’insistance produit toujours l’effet inverse de celui recherché.

Le cheminement d’une action d’aller-vers

Sur le terrain, une rencontre réussie suit à peu près toujours le même mouvement.

Une accroche d’abord, pour susciter l’intérêt et créer le contact. Une présentation ensuite, brève, pour dire qui l’on est, ce qu’on fait là et où l’on veut aller. Un jeu ou un outil qui crée la discussion et introduit le sujet sans passer par un exposé. Un échange, où l’écoute active fait la moitié du travail, où l’on rebondit et où l’on partage aussi quelque chose de soi. Une proposition de suite, qui transforme une conversation en engagement possible. Et un remerciement qui salue et invite à revenir.

Les outils qui servent ces différents temps sont détaillés sur notre page consacrée aux outils de mobilisation citoyenne : porteurs de paroles, micro-trottoirs, cartographies collectives, déambulations.

S’adapter aux personnes, sans les réduire à leur situation

Certaines rencontres demandent des ajustements. Non pas parce que les personnes seraient « à part », mais parce qu’un cadre pensé pour la moyenne exclut mécaniquement.

Avec une personne qui ne maîtrise pas le français, il faut accepter que l’échange prenne du temps. Passer par une autre langue quand c’est possible, solliciter un collègue, traduire ses supports, s’appuyer sur le geste ou sur un outil de traduction. Et parfois changer de priorité : faciliter d’abord l’accès de la personne aux ressources dont elle a besoin, et seulement ensuite, si la situation s’y prête, parler du sujet de l’animation.

Avec une personne en situation de handicap, l’attention porte sur l’accessibilité de l’espace, l’adaptation du langage, le dosage de l’information et la trace écrite quand elle est utile. Deux règles simples : ne jamais infantiliser, et jouer la carte de l’honnêteté quand on ne sait pas. Dire « je ne suis pas à votre place, je ne connais pas vos besoins, dites-moi si je peux aider » vaut mieux que de deviner.

Avec une personne inquiète face aux enjeux écologiques, l’enjeu est d’accueillir l’émotion sans la balayer. Rappeler qu’elle n’est pas seule, que des initiatives existent, et que face au sentiment d’impuissance, l’action est un remède. Rappeler aussi qu’un animateur n’est ni secouriste ni sauveur du monde, et qu’un accompagnement par des professionnels reste la bonne réponse quand la détresse dépasse le cadre d’une conversation de rue.

Se former à l’aller-vers

Ces gestes s’apprennent. e-graine a construit une formation, « L’aller-vers au service des transitions éco-sociales », à partir de l’expérience de terrain des projets pédagogiques du mouvement, déployée notamment auprès de l’Université de Bordeaux.

Elle poursuit cinq objectifs concrets : savoir définir la démarche, identifier les outils mobilisables pour une animation d’aller-vers, repérer les clés de la posture d’animation, analyser son public en situation, et construire un argumentaire adapté aux personnes rencontrées.

Pour prolonger, découvrez comment cette démarche nourrit le pouvoir d’agir des habitant·es et comment elle prépare le terrain d’une concertation citoyenne qui ne réunit pas toujours les mêmes personnes.

Questions fréquentes sur l’aller-vers

Qu'est-ce que la démarche d'aller-vers ?

C’est le fait de sortir d’une logique de guichet pour rencontrer les personnes dans leurs milieux de vie, plutôt que d’attendre qu’elles viennent à vous. Elle combine un déplacement physique, hors les murs, et un déplacement de posture, sans jugement préalable sur les personnes.

Quelle différence entre aller-vers et communication de proximité ?

La communication de proximité diffuse un message. L’aller-vers cherche d’abord un échange : écouter, comprendre les représentations, recueillir la parole. Le support n’est qu’un prétexte à la rencontre, jamais l’objectif.

Comment aborder quelqu'un dans la rue sans être intrusif ?

En annonçant clairement qui vous êtes et pourquoi vous êtes là, en proposant plutôt qu’en retenant, et en acceptant le refus sans insister. Lire la disponibilité de la personne avant d’engager la conversation évite la plupart des maladresses.

Peut-on se former à l'aller-vers ?

Oui. e-graine propose une formation à la démarche, construite à partir de son expérience de terrain, qui couvre la définition, les outils, la posture d’animation, l’analyse du public et la construction d’un argumentaire.

Allons à la rencontre de celles et ceux qu’on n’entend pas

Vous animez, vous êtes bénévole ou en service civique et vous voulez gagner en aisance sur le terrain ? Formez-vous à l’aller-vers ou rejoignez l’une de nos actions. Vous représentez une collectivité, un centre social, un bailleur ou un établissement et vous cherchez à toucher les publics que vos dispositifs n’atteignent pas ? Construisons ensemble une démarche adaptée à votre territoire. Pour situer cette approche dans notre travail global, découvrez notre page éducation populaire et démocratie participative.