Vers une sobriété énergétique juste et désirable

La sobriété énergétique souffre d’un problème d’image et il n’est pas dû à un manque d’information. Les enquêtes menées auprès de la population française montrent une très large conviction que le changement climatique est une réalité et une connaissance répandue de la nécessité de réduire sa consommation d’énergie. Le blocage est ailleurs. Il tient au fait que le mot évoque tantôt une liste de petits gestes qui agace, tantôt une privation qui inquiète. Entre les deux, il existe une troisième voie, et c’est celle que travaille l’éducation populaire.

Sobriété, efficacité : deux mots qu’on confond tout le temps

Commençons par la distinction, parce qu’elle est décisive et rarement faite.

L’efficacité énergétique, c’est la réduction d’une consommation grâce à une amélioration technique qui ne change pas l’usage. La formule des fiches pédagogiques e-graine est parlante : faire mieux avec moins. Une ampoule basse consommation éclaire autant en consommant moins.

La sobriété, c’est la réduction volontaire d’une consommation. Faire moins pour consommer moins.

Et voici le point que l’on oublie presque toujours : la sobriété ne se limite pas à des petits gestes d’économie ou de réduction du gaspillage. Elle concerne aussi bien les habitudes personnelles que les choix collectifs et politiques, et elle implique des changements dans les organisations, les infrastructures publiques, le domicile et les habitudes de vie. La ramener aux seuls comportements domestiques, c’est en faire une affaire de responsabilité individuelle, ce qu’elle n’est pas.

Les deux notions sont nécessaires et complémentaires. L’efficacité sans la sobriété ne suffit pas, parce que les gains techniques sont absorbés par l’augmentation des usages. La sobriété sans efficacité ne suffit pas non plus, et peut même être contre-productive. C’est pourquoi on parle de transition énergétique pour désigner l’ensemble du mouvement.

Une nuance utile, empruntée à l’ADEME : la sobriété est relative. Une pratique ou une politique peut être qualifiée de plus sobre qu’une autre, jamais de sobre en soi. C’est donc un cheminement collectif, en trois temps : questionner nos besoins, les satisfaire en limitant l’impact environnemental, puis faire évoluer nos modes de vie à l’échelle individuelle et collective.

Pourquoi la sobriété n’a pas le même sens pour tout le monde

C’est le cœur du sujet et le point sur lequel une grande partie des campagnes échouent.

Proposer à tous·tes la sobriété comme action volontaire se heurte aux inégalités sociales. Pour une personne qui n’a pas les moyens de beaucoup chauffer, qui souffre de précarité énergétique, la sobriété n’a pas de sens, et le discours qui l’accompagne peut même être méprisant. On ne demande pas de réduire à quelqu’un qui a déjà froid.

La précarité énergétique a une définition légale, posée par la loi du 31 mai 1990 : est en situation de précarité énergétique une personne qui éprouve dans son logement des difficultés particulières à disposer de la fourniture d’énergie nécessaire à la satisfaction de ses besoins élémentaires, en raison de l’inadaptation de ses ressources ou de ses conditions d’habitat.

Les ordres de grandeur rassemblés dans les fiches e-graine, d’après l’Observatoire national de la précarité énergétique en 2023, situaient autour de 10 % de la population les ménages identifiés en situation de précarité énergétique, et rappelaient qu’une part importante des habitants déclarent avoir froid l’hiver ou trop chaud l’été chez eux. Ces données évoluent : l’Observatoire national de la précarité énergétique publie les chiffres actualisés.

D’où la distinction opérationnelle : on parle de sobriété lorsqu’il y a un choix, pour celles et ceux qui en ont la possibilité. Pour les ménages en précarité, l’enjeu n’est pas de réduire. Il est d’améliorer le confort, d’isoler les logements, d’accroître la maîtrise de son logement par la compréhension de l’énergie et de petits équipements, et de valoriser les usages économes déjà mis en œuvre, qui existent souvent depuis longtemps.

Le vocabulaire d’une sobriété qui n’humilie personne

Les travaux de Virage énergie proposent un jeu de notions qui permet de parler du sujet sans assigner personne à sa place.

La sobriété comme limitation, du trop vers le suffisant. La suffisance comme émancipation, du pas assez vers le suffisant. Et la décence comme destination commune : le point de convergence entre le pas assez et le trop, un mode de vie qui permette de vivre bien, pour tous·tes, dans les limites écologiques.

Deux mouvements différents, une même direction. C’est ce qui permet à un même atelier de s’adresser à des ménages aux situations très inégales sans que les uns se sentent visés et les autres invisibles.

Reste ce que l’on appelle la suffisance intensive, autrement dit ce qu’il y a à gagner à renoncer : se libérer de certaines dépendances, aux écrans, aux achats compulsifs, revaloriser les relations humaines, les activités qui font progresser, la convivialité. Tout ce qui compte vraiment, qui donne de la joie sans nuire aux autres ni à la planète, et qui souvent ne coûte pas cher.

Rendre la sobriété désirable, pas seulement acceptable

Comment obtenir une adhésion réelle plutôt qu’une résignation ? Les travaux de Virage énergie s’appuient sur les propos d’Alexandre Monnin (Politiser le renoncement, 2023) pour identifier trois conditions.

Un processus démocratique, et non autoritaire. Les choix de sobriété doivent être discutés, pas décrétés. C’est aussi l’occasion pour les habitants de se réapproprier les enjeux énergétiques, chez eux comme au niveau politique, et d’être en situation de choix.

Un processus anticipé. L’anticipation permet la délibération, et surtout elle évite les situations de crise où, dans l’urgence, il faut restreindre brutalement et sans préparation. La crise amène l’austérité ; la préparation permet la sobriété.

Un processus non brutal, qui respecte les attachements des personnes. La notion d’attachement est plus fine que celle de besoin : elle tient compte de ce à quoi une personne tient pour des raisons culturelles ou par habitude prise vis-à-vis d’infrastructures. On est attaché à sa voiture, à sa façon de se chauffer, à des repères qui structurent une vie. Ces attachements méritent d’être entendus plutôt que jugés, et la démarche consiste alors à proposer des alternatives épanouissantes en partant de l’expérience de vie des personnes.

À cela s’ajoute un déplacement plus large, proposé par les mêmes travaux : passer de l’abondance des ressources à l’abondance des relations. En animation, cela se travaille par des questions simples et redoutablement efficaces. Si tu avais le pouvoir de tout changer, qu’est-ce que tu ne changerais pas ? Qu’est-ce que tu n’aimerais pas qu’un robot fasse à ta place ? Qu’est-ce qui te procure de la joie et ne consomme ni argent ni ressource naturelle ? Aucune de ces questions ne demande à quelqu’un de renoncer à quoi que ce soit, et toutes déplacent le regard.

Ce que disent les sciences comportementales,
et ce qu’elles ne disent pas

La synthèse publiée par la Direction interministérielle de la transformation publique sur la sobriété énergétique des ménages apporte des éléments utiles, et une limite qu’il faut prendre au sérieux.

Elle identifie trois niveaux de blocage. Au niveau du vouloir : une volonté de réduire principalement impulsée par des motivations financières, doublée d’un sentiment de lassitude face à de nombreuses injonctions. Au niveau du décider : une connaissance limitée des bons gestes et de leur impact relatif, qui conduit à prioriser des comportements à faible effet, et un sentiment de sobriété subie qui décourage l’adoption de certains changements. Au niveau de l’agir : une perception des coûts en efforts et en investissements jugée trop élevée, alors que les bénéfices ne sont pas immédiatement perçus.

S’y ajoute un mécanisme bien documenté, la préférence pour le présent : on accorde davantage d’importance aux coûts immédiats qu’aux bénéfices futurs d’une action. C’est vrai pour le sport, c’est vrai pour l’isolation d’un logement.

Mais la même synthèse pose une limite décisive. Si la nécessité de sobriété est comprise par une large majorité, les appels à plus d’économies adressés aux ménages sont de plus en plus souvent vécus comme une injustice. Dans ce contexte, continuer d’agir sur l’offre, par la réglementation ou par des encouragements financiers, apparaît comme une piste clé, afin de ne pas faire porter aux seuls ménages la responsabilité de l’adoption de comportements économes.

C’est exactement le point de vue de l’éducation populaire, formulé dans un autre vocabulaire.

Accompagner, plutôt qu’informer

L’accompagnement d’e-graine peut se définir ainsi : prendre la personne là où elle en est et lui donner les clés pour aller vers l’étape suivante.

Cela suppose une posture précise. Ne pas juger les besoins, qui varient selon les histoires et les situations. Ne pas plaquer un modèle de vie sobre issu d’un milieu social particulier. Et créer un cadre où l’on peut dire qu’on a froid l’hiver, ou qu’on ne comprend rien à sa facture, sans avoir honte. Sur ce sujet plus que sur d’autres, la honte est le premier obstacle.

C’est l’ambition portée par le programme Watt Watchers, qui travaille la sobriété énergétique à la maison, et par le travail de fond mené par les équipes pédagogiques d’e-graine pour produire des fiches contenu sur l’énergie et sur la transition énergétique, afin que les animateur·rices disposent d’une base solide et vulgarisée.

Il faut ajouter une dimension que l’on associe rarement à l’énergie. La sobriété est une occasion d’éducation populaire sur la culture, la pratique et l’histoire de la technique. D’abord pour que les choix techniques d’une société soient opérés démocratiquement et non délégués aux seuls experts. Ensuite pour que chacun retrouve de l’indépendance face aux infrastructures modernes, en développant sa compétence manuelle, sa débrouillardise, l’entraide.

C’est le passage du culte de la performance à la culture de la robustesse. La robustesse, c’est la capacité à revenir à l’équilibre dans des contextes changeants. Elle diffère de la performance, qui repose sur des ajustements fins que la moindre crise perturbe. Éduquer à la sobriété, c’est aussi apprendre à comprendre les aléas, à s’y préparer et à retrouver l’équilibre après le choc.

Questions fréquentes sur la sobriété énergétique

Quelle est la différence entre sobriété et efficacité énergétique ?

L’efficacité réduit la consommation par une amélioration technique sans changer l’usage : faire mieux avec moins. La sobriété réduit volontairement la consommation elle-même : faire moins pour consommer moins. Les deux sont nécessaires et complémentaires, ni l’une ni l’autre ne suffit seule.

La sobriété énergétique, est-ce revenir en arrière ?

Non, et c’est même la représentation qu’il faut dépasser. La sobriété peut se concevoir comme un processus collectif et choisi, associé à des valeurs d’équité et de partage des ressources. Le déplacement proposé consiste à regarder ce que l’on gagne, en santé, en relations et en autonomie, plutôt qu’à comptabiliser ce que l’on perd.

Que faire quand on n'a pas les moyens de réduire davantage ?

Alors on ne parle plus de sobriété mais de précarité énergétique, et l’enjeu s’inverse. Il s’agit d’améliorer le confort, d’isoler le logement, de gagner en maîtrise sur ses usages et ses équipements, et de faire valoir ses droits. Les dispositifs d’aide existent et évoluent : les points conseil France Rénov’ et les espaces conseil locaux sont les interlocuteurs adaptés.

Comment parler de sobriété sans culpabiliser les gens ?

En partant de leurs besoins et de leurs attachements plutôt que d’un modèle à atteindre, en reconnaissant explicitement que les marges de manœuvre sont inégales, et en rappelant que la sobriété concerne aussi les organisations, les infrastructures et les politiques publiques, pas seulement les ménages.

Aller plus loin

Une sobriété qui n’est pas juste ne sera pas acceptée, et une sobriété qui n’est pas désirable ne durera pas. C’est pourquoi l’éducation populaire travaille autant les conditions sociales du changement que ses contenus techniques, dans le cadre de la transition écologique. Le cadre général est posé par notre page sur la transition écologique juste ; les mécanismes climatiques par celle consacrée à l’éducation au changement climatique ; le versant matériel par celle qui explique comment réduire ses déchets au quotidien ; et la dimension collective par notre page sur le pouvoir d’agir des habitant·es.

Habitant·es, locataires, animateur·rices : renseignez-vous sur les ateliers proposés par l’association e-graine de votre région. Bailleurs sociaux, collectivités et opérateurs : construisons ensemble un accompagnement à la sobriété qui parle à vos publics.