Femmes migrantes : une majorité invisible
Fermez les yeux et imaginez une personne migrante. L’image qui vient est rarement celle d’une femme. Elle l’est pourtant dans plus d’un cas sur deux. Cet écart entre la réalité et l’image dominante n’est pas anodin : il façonne les politiques, les dispositifs d’accueil, les récits médiatiques et jusqu’aux recherches. Les femmes migrantes constituent une majorité invisible, et rendre visible ce qui ne l’est pas fait partie du travail d’éducation populaire.
Une réalité massive, une visibilité faible
Les femmes représentent une part très proche de la moitié des personnes migrantes dans le monde, autour de 48 % selon les données de l’Organisation internationale pour les migrations et d’ONU Femmes (et 52% de l’immigration en France). Cette proportion est remarquablement stable dans le temps : contrairement à ce que suggère l’expression « féminisation des migrations », la part des femmes n’a pas explosé au cours du dernier demi-siècle.
Ce qui a changé, ce sont les formes. L’image de la femme qui migre pour rejoindre son époux s’estompe peu à peu au profit de celle qui part de manière autonome, pour des raisons professionnelles. Les femmes restent aussi une part importante des migrations liées au regroupement familial et des demandes d’asile. Et dans les pays de l’OCDE, elles représentent désormais plus de la moitié des personnes migrantes diplômées de l’enseignement supérieur.
Autrement dit : elles étaient déjà là, elles n’étaient pas regardées.
Sortir de deux récits également réducteurs
Quand les femmes migrantes deviennent enfin visibles, c’est souvent au prix de deux simplifications.
Le premier récit est celui de la victime. Il n’est pas faux : les violences, les abus et l’exploitation existent, et ils sont sous-documentés parce qu’ils surviennent dans des secteurs peu exposés au regard collectif. Mais réduire les femmes migrantes à leur vulnérabilité efface tout le reste : leurs choix, leurs stratégies, leurs résistances, leur capacité d’action. On les protège en les dépossédant.
Le second récit est celui du secteur spécialisé. Il cantonne les migrations féminines au care, au travail domestique, à la sphère de l’aide à la personne. Comme si l’étude des femmes en migration relevait d’un sous-domaine, et non d’une manière de regarder l’ensemble du phénomène.
La recherche contemporaine a largement déconstruit ces deux écueils. Les travaux menés depuis les années 1980 ont interpellé une vision androcentrée des migrations, puis défait la figure unique de « la femme migrante », en articulant genre, classe, origine assignée, nationalité, travail, famille, sexualité et maternité. Il n’existe pas une expérience féminine de la migration, il en existe une pluralité.
Des obstacles spécifiques, visibles et invisibles
Cette pluralité n’empêche pas des difficultés récurrentes, dont plusieurs sont directement produites par les dispositifs eux-mêmes.
Les canaux légaux sont moins accessibles. Les dispositifs de recrutement de travailleurs migrants temporaires dans les pays de l’OCDE ciblent généralement la construction et l’agriculture, des secteurs très majoritairement masculins. Or les voies de migration régulières sont précisément ce qui réduit les risques du parcours migratoire. Moins de canaux légaux signifie donc plus de danger.
Le marché du travail est segmenté selon le genre. Si la déqualification touche aussi les hommes, les femmes restent davantage concentrées dans certains secteurs, notamment les services et le travail domestique. Cette concentration limite leurs choix et les cantonne à des marchés souvent saturés, peu valorisés et faiblement rémunérés.
La protection sociale est plus fragile. Les femmes migrantes sont plus souvent exposées à des situations de travail précaires : non-paiement des salaires, retenues abusives, impossibilité de changer d’employeur en cas d’abus, horaires excessifs sans repos ni congés. Elles sont aussi souvent insuffisamment protégées par le droit du travail et la sécurité sociale. Le travail domestique en est l’exemple typique : lorsqu’il est mentionné dans les législations nationales, c’est fréquemment pour en limiter la portée ou accorder des niveaux de protection inférieurs. L’absence de couverture peut alors entraîner un appauvrissement rapide, voire une perte du droit de séjour, en cas d’accident ou de maladie.
Le regroupement familial est plus difficile à exercer. Faire venir un conjoint ou des enfants suppose de prouver des ressources et un logement suffisants, des conditions plus difficiles à réunir depuis un emploi peu rémunéré et précaire.
Enfin, dans certains pays, les législations migratoires comportent des dispositions ouvertement discriminatoires, comme l’interdiction de migrer sans l’autorisation d’un homme de la famille, ou des limites d’âge spécifiques aux femmes.
Actrices du développement, pas seulement bénéficiaires
Le tableau serait incomplet, et injuste, s’il s’arrêtait aux obstacles.
Les travailleuses migrantes jouent un rôle essentiel dans les économies des pays d’accueil, dans l’économie formelle comme informelle, et une fonction clé dans l’économie du soin, auprès des enfants, des personnes âgées et des personnes en situation de handicap. Ce travail, largement invisible, soutient l’activité de millions d’autres personnes.
Elles contribuent aussi aux pays d’origine, et pas seulement financièrement : par la création d’entreprises, le développement de nouveaux marchés, les liens commerciaux, le transfert de compétences, mais aussi le transfert d’idées et de nouvelles valeurs sur les droits et les opportunités. La recherche montre par ailleurs que les femmes tendent à envoyer une part plus importante de leurs revenus que les hommes, même lorsque ces revenus sont plus faibles, et qu’elles les orientent davantage vers le bien-être de la famille, la santé, l’éducation et la nutrition.
Enfin, pour beaucoup, l’expérience de la migration joue un rôle dans l’évolution de leur place au sein du ménage et dans le renforcement de leur autonomie. Ce gain d’autonomie n’a pourtant rien d’automatique : il dépend étroitement des conditions de travail et de séjour qui leur sont faites.
Croiser les dominations : genre, origine, orientation sexuelle
Le genre n’agit jamais seul. Il se combine à d’autres rapports de domination : de classe, d’origine assignée, d’orientation sexuelle, d’identité de genre, de handicap ou encore d’âge. Certaines personnes cumulent plusieurs de ces expériences, et leur situation ne se comprend pas en additionnant simplement des catégories séparées. C’est ce que désigne le concept d’intersectionnalité, théorisé par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw en 1989.
L’intersectionnalité montre que les rapports de domination se croisent et produisent des expériences spécifiques. Les discriminations ne s’ajoutent pas mécaniquement les unes aux autres : leur combinaison peut renforcer leurs effets et créer des obstacles particuliers, qui ne peuvent pas être compris en étudiant chaque dimension séparément. C’est précisément ce que Crenshaw met en lumière avec l’exemple des femmes afro-américaines : leur expérience des discriminations ne peut pas être comprise uniquement comme du sexisme (vécu par les femmes blanches) ou uniquement comme du racisme (vécu par les hommes noirs), car le croisement de ces deux rapports de domination produisent des effets spécifiques, qui ne se résument pas à une simple addition des deux.
Les migrations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre en sont une illustration directe. Certaines personnes quittent leur pays pour échapper aux persécutions ou aux violences liées à ce qu’elles sont, avant de devoir, dans les procédures d’asile, démontrer leur intimité, leur histoire personnelle et la réalité de leur identité. Leur parcours révèle comment plusieurs rapports de domination peuvent se croiser : liés au genre, à l’orientation sexuelle, à l’origine, mais aussi au statut migratoire.
Comment e-graine rend visibles les migrations féminines
En 2022, e-graine Hauts-de-France a créé l’exposition LISA, l’histoire dont vous êtes la migrante. Construite à la manière des livres dont vous êtes le héros, elle place le visiteur dans un parcours de migration où il prend des décisions et en découvre les conséquences. Le format n’est pas un artifice : il fait éprouver les choix impossibles plutôt que les raconter. Devenue un dispositif phare du programme Un Univers Citoyen, LISA a été déployée largement en France et jusqu’en Belgique, puis numérisée en 2025. Vous pouvez désormais vivre le parcours de LISA en ligne.
En Nouvelle-Aquitaine, la table ronde populaire « Exil Queer » a été organisée avec Women Across The Borders et Le Girofard, dans le cadre du Festival des Fiertés de Bordeaux. Co-construite avec les personnes concernées, elle a réuni des récits de personnes ayant migré en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, entre témoignages et performances sensibles.
Depuis juin 2025, e-graine Nouvelle-Aquitaine porte également le projet européen de coopération TransmigrationS, aux côtés d’ACATHI en Espagne, Babele ODV en Italie et Journalists for Human Rights en Macédoine du Nord, avec l’expertise externe d’Estelle Depris, afin de développer des solutions éducatives et de nouveaux récits sur les migrations LGBTQIA+.
Pour découvrir l’ensemble des dispositifs mobilisables en établissement, consultez nos outils pédagogiques sur les migrations pour les scolaires.
Questions fréquentes sur les femmes migrantes
Quelle part les femmes représentent-elles dans les migrations internationales ?
Environ 48 % des personnes migrantes dans le monde, soit une proportion très proche de la moitié. Les données actualisées sont publiées par l’Organisation internationale pour les migrations et par ONU Femmes.
Pourquoi parle-t-on de féminisation des migrations ?
L’expression est trompeuse si on l’entend comme une augmentation du nombre de femmes migrantes, car leur part est stable depuis plusieurs décennies. Ce qui a changé, ce sont les formes : davantage de migrations autonomes, pour des raisons professionnelles, et un niveau de qualification élevé.
Quelles difficultés spécifiques rencontrent les femmes migrantes ?
Un accès plus limité aux voies légales de migration, une segmentation genrée du marché du travail avec une forte déqualification, une protection sociale plus fragile notamment dans le travail domestique, et un droit au regroupement familial plus difficile à exercer.
Où voir une exposition sur les migrations féminines ?
L’exposition LISA, créée par e-graine Hauts-de-France, circule en France et existe désormais en version numérisée. Elle peut être accueillie en établissement scolaire, en structure culturelle ou associative. Contactez l’association e-graine de votre région.
Rendons visible ce qui ne l’est pas
Regarder les migrations sans regarder les femmes, c’est n’en voir que la moitié. Découvrez l’exposition LISA, participez à un temps d’échange, ouvrez le sujet autour de vous. Si vous représentez un établissement, une collectivité ou un réseau, accueillez LISA ou construisons ensemble une action sur votre territoire. Pour situer ce sujet dans notre approche globale, découvrez notre page éducation populaire et migrations.
