Numérique responsable : comprendre et agir
Quand nous abordons le numérique responsable avec des groupes, nous commençons toujours par le même exercice : dessiner un iceberg. Au-dessus de la ligne de flottaison, ce que l’on voit du numérique, l’écran, l’application, le message, la vidéo. En dessous, ce que l’on ne voit pas.
Les premières réponses se ressemblent d’un groupe à l’autre. En surface, chacun place les écrans, les réseaux sociaux, les applications. En dessous, on mentionne rarement les mines, l’eau, les centres de données, les déchets électroniques ou les personnes qui font tourner tout cela. C’est précisément dans cet écart que se joue le sujet.
L’erreur la plus répandue : croire que l’impact est dans l’usage
Commençons par corriger le malentendu le plus répandu, car il fausse à peu près tous les conseils que l’on trouve sur le sujet.
L’essentiel de l’impact d’un appareil numérique se situe à sa fabrication, et non à son utilisation. Selon les travaux de l’ADEME, la fabrication du terminal représente environ 70 à 80 % de l’impact total. Viennent ensuite l’infrastructure réseau, autour de 15 %, puis les centres de données, autour de 10 %, et enfin l’usage quotidien de l’appareil, autour de 5 %.
Autrement dit, l’étape la moins impactante est justement celle sur laquelle portent la plupart des campagnes de sensibilisation. Débrancher son chargeur ne change presque rien. Garder son téléphone deux ans de plus change beaucoup.
Les ordres de grandeur donnent la mesure de ce que coûte une fabrication. Produire un smartphone neuf nécessite environ 13 000 litres d’eau, selon l’étude de l’ADEME « La face cachée du numérique » publiée en 2019. Un ordinateur de deux kilos mobilise environ 800 kilos de matières premières et représente environ 169 kilos de CO2. C’est ce que l’on appelle le sac à dos écologique d’un objet : tout ce qu’il a fallu déplacer, extraire et transformer pour qu’il existe, et qui reste invisible une fois l’objet posé sur la table.
Ces valeurs varient selon les modèles et les méthodes de calcul. Elles se lisent comme des ordres de grandeur, pas comme des mesures exactes.
Sous la surface : matières, eau, énergie
Les métaux et l’eau
Un smartphone contient en moyenne une cinquantaine de métaux différents, dont des terres rares extraites principalement en République démocratique du Congo, en Chine et au Chili, selon les travaux du BRGM et de la Commission européenne sur les matières premières critiques publiés en 2023. Cinquante métaux dans un objet qui tient dans une poche : la densité technique de nos appareils est difficile à se représenter, et c’est ce qui rend leur recyclage si compliqué.
L’eau, elle, intervient à toutes les étapes, y compris pendant l’usage, à travers le refroidissement des centres de données. Les travaux de l’université de Californie à Riverside donnent des repères utiles, à condition de les prendre pour ce qu’ils sont, des estimations. Une heure de streaming vidéo en haute définition correspondrait à un ordre de grandeur de 0,5 à 1,5 litre d’eau selon la localisation du centre de données et son mode de refroidissement. Une heure de visioconférence se situerait autour de quelques dixièmes de litre. Un courriel avec pièce jointe pèse très peu à l’unité, mais l’effet de masse compte, avec des centaines de milliards d’envois quotidiens dans le monde.
Un usage se distingue nettement : l’intelligence artificielle générative. Une requête adressée à un grand modèle de langage représenterait de l’ordre d’un demi-litre à un litre d’eau selon les travaux publiés en 2023 par les mêmes équipes. C’est de loin l’usage le plus consommateur par requête, et c’est aussi celui qui progresse le plus vite.
L’énergie et les centres de données
À l’échelle mondiale, le numérique représenterait de l’ordre de 3,5 à 4 % des émissions de gaz à effet de serre, selon l’estimation du Shift Project publiée en 2019 dans son rapport Lean ICT. Les centres de données consommeraient environ 1 à 2 % de l’électricité mondiale selon l’Agence internationale de l’énergie en 2024, part en forte hausse avec le développemenat de l’IA générative.
Une honnêteté s’impose ici. Ces estimations sont débattues, les périmètres retenus diffèrent d’une étude à l’autre, et le chiffre le plus cité date de 2019, ce qui est ancien pour un secteur qui évolue à cette vitesse. C’est d’ailleurs une question que nous posons aux groupes : ce chiffre est-il encore d’actualité ? Elle n’a pas de réponse simple, et c’est une bonne occasion d’apprendre à lire une source. Pour des données actualisées, reportez-vous à l’ADEME et à l’Agence internationale de l’énergie.
Ce que le numérique coûte à des personnes
L’impact environnemental n’est qu’une partie du sujet. La dimension humaine est documentée, et elle est rarement abordée dans les contenus sur le numérique responsable.
En amont, l’extraction. La République démocratique du Congo fournit une part majoritaire du cobalt mondial, matériau indispensable aux batteries. Une partie de cette production provient de mines artisanales, où les conditions de travail sont documentées de longue date. L’UNICEF estimait en 2016 à environ 40 000 le nombre d’enfants travaillant dans les mines de cobalt du pays.
En atelier, nous faisons reconstituer la chaîne complète, du mineur au négociant local, puis au raffineur, au fabricant de batteries, à l’assembleur, à la marque et enfin au consommateur. L’exercice n’a pas pour but de désigner un coupable, mais de rendre visible une chaîne de responsabilités que la longueur du circuit dilue. La France s’est dotée en 2017 d’une loi sur le devoir de vigilance, qui oblige les grandes entreprises à identifier les risques humains dans leur chaîne d’approvisionnement. Son périmètre et ses effets font l’objet de débats : le texte est consultable sur Légifrance.
En aval, la modération de contenus. Entre 2019 et 2023, des centaines de modératrices et modérateurs kenyans ont travaillé à Nairobi pour un sous-traitant d’une grande plateforme, avec pour mission de visionner et de supprimer des contenus violents avant qu’ils n’atteignent les utilisateurs. Le chef du service psychiatrique de l’hôpital national Kenyatta a diagnostiqué chez 144 anciens modérateurs des troubles de stress post-traumatique sévères, des troubles anxieux généralisés et des dépressions majeures, dont une large majorité de formes sévères persistant plus d’un an après leur départ. Plusieurs procédures ont été engagées depuis 2022 devant le tribunal de Nairobi, et sont, à notre connaissance, toujours en cours.
Ce que ce dossier met en lumière dépasse le cas d’une entreprise : la modération, présentée comme une fonction technique, repose sur du travail humain, largement invisibilisé et délocalisé.
La fin de vie : pourquoi on ne répare pas
En 2021, le monde a produit 57,4 millions de tonnes de déchets électroniques, dont moins de 20 % ont été officiellement recyclés, selon le Global E-waste Monitor publié par les Nations unies en 2022.
En atelier, plutôt que d’annoncer ce chiffre, nous faisons trier des objets numériques en trois catégories. Ce qui est réparable : écrans fissurés, batteries, connecteurs. Ce qui est recyclable : aluminium, cuivre, verre. Ce qui est dangereux : batteries lithium, circuits imprimés contenant plomb, mercure et cadmium, qui exigent des filières spécialisées souvent inexistantes dans les pays où ces déchets aboutissent.
Puis vient la question qui ouvre le vrai débat : pourquoi ne répare-t-on pas ?
Les réponses sont documentées. La réparation est techniquement possible dans la plupart des cas, mais rendue difficile par la conception, collage, vis propriétaires, composants soudés. Elle est ensuite freinée par le coût et la disponibilité des pièces détachées. Quant au recyclage, il ne récupère qu’une fraction des matériaux : selon le BRGM, moins de 1 % des terres rares sont aujourd’hui recyclées.
Des leviers réglementaires existent en France. L’obsolescence programmée est interdite depuis 2015, même si elle reste difficile à prouver. Un indice de réparabilité est obligatoire depuis 2021 sur certains appareils vendus en France. Pour connaître le périmètre exact de ces dispositifs et leurs évolutions, reportez-vous aux textes en vigueur.
L’attention : le produit, c’est nous
Il existe une dimension du numérique responsable dont presque personne ne parle sous cet angle, et qui pourtant détermine une grande partie de nos usages : le modèle économique des plateformes.
La question que nous posons en atelier tient en deux formules. Qui est le client ? Les annonceurs publicitaires. Qui est le produit ? L’attention et les données des utilisateurs.
La boucle est simple à comprendre une fois qu’elle est posée. Plus le temps d’utilisation est long, plus les données comportementales collectées sont nombreuses. Plus ces données sont nombreuses, plus le profil publicitaire est précis. Plus le profil est précis, plus le ciblage se vend cher. La conception des interfaces découle de cette équation, et non l’inverse.
Les mécanismes sont connus et portent des noms : défilement infini, notifications, lecture automatique, validation sociale par les likes. Certains de leurs concepteurs les ont eux-mêmes commentés publiquement. L’ingénieur à l’origine du défilement infini a déclaré regretter ce design, estimant qu’il génère chaque jour des centaines de milliers d’heures de contenu visionné sans intention. Le Center for Humane Technology relève de son côté que désactiver les notifications réduit en moyenne l’utilisation d’une application d’environ 20 %.
Reste la question que les groupes posent toujours, et qui mérite une réponse honnête : peut-on résister seul à ces mécanismes ? Partiellement. Connaître les mécanismes aide réellement, mais ne suffit pas, parce que les plateformes testent en continu des variantes destinées à contourner cette résistance. C’est exactement pour cette raison que le sujet ne peut pas se régler par la seule discipline individuelle.
Comprendre comment une interface capte l’attention, savoir d’où vient une information et à qui elle profite : c’est de l’esprit critique, cette capacité générale à interroger ce que l’on nous présente. Nous la travaillons dans toutes nos actions, sur ce sujet comme sur les autres. Vous trouverez notre approche détaillée sur notre page consacrée à développer l’esprit critique des jeunes.
Où agir, et à quelle échelle
Nous terminons nos ateliers par une carte des pouvoirs, construite collectivement au tableau : qui peut agir sur quoi ? L’exercice évite le piège de la responsabilité individuelle exclusive, qui décourage sans rien changer.
Les leviers individuels, hiérarchisés selon ce que l’on sait de l’impact. Garder ses appareils plus longtemps, très loin devant tout le reste. Réparer plutôt que remplacer, en s’appuyant sur les repair cafés et les acteurs de la réparation. Acheter reconditionné. Résister au renouvellement automatique proposé par les opérateurs. Et seulement ensuite ajuster ses usages : paramètres de confidentialité, temps d’écran, désactivation des notifications.
Les leviers collectifs et structurels, qui pèsent au moins autant. La régulation, avec le cadre européen sur les services numériques et la protection des données, dont le droit à la portabilité, encore peu utilisé. Le droit à la déconnexion, inscrit dans le Code du travail depuis 2017 pour le cadre professionnel. L’écoconception et le design éthique. Les alternatives coopératives et associatives. Et les lieux de réparation, qui sont autant de lieux d’apprentissage.
Un dernier point, qui est peut-être le plus important. La formation que nous avons menée en juin 2026 auprès d’éco-délégués de seconde s’achevait sur une question adressée aux élèves : il vous reste deux ans dans ce lycée, par quels moyens allez-vous interpeller votre communauté sur les effets du numérique ? C’est là que le sujet cesse d’être un cours pour devenir un projet. Passer de ce que je peux faire seul à ce que nous pouvons faire ici, dans cet établissement, avec ces personnes : c’est exactement le mouvement que cherche l’éducation populaire, du geste individuel à l’action collective, puis à l’impact sur le territoire.
Questions fréquentes sur le numérique responsable
Où se situe l'essentiel de l'impact environnemental d'un smartphone ?
À la fabrication, qui représente environ 70 à 80 % de l’impact total selon l’ADEME, très loin devant l’usage quotidien, qui pèse autour de 5 %. C’est pourquoi allonger la durée de vie d’un appareil est de loin le geste le plus efficace, bien avant l’optimisation des usages.
Quelle part des émissions mondiales le numérique représente-t-il ?
De l’ordre de 3,5 à 4 % selon l’estimation du Shift Project publiée en 2019. Ce chiffre est débattu, il dépend fortement du périmètre retenu et il date d’avant l’essor de l’IA générative. Pour des données actualisées, consultez l’ADEME et l’Agence internationale de l’énergie.
Faut-il éteindre sa box pour réduire son impact numérique ?
C’est utile, mais marginal au regard de la fabrication des équipements. L’usage quotidien du terminal représente environ 5 % de son impact sur l’ensemble de son cycle de vie. Garder son téléphone ou son ordinateur plus longtemps a un effet nettement supérieur.
Comment allonger la durée de vie de ses appareils numériques ?
En les protégeant, en remplaçant la batterie plutôt que l’appareil, en faisant réparer les écrans, en consultant l’indice de réparabilité avant l’achat et en se tournant vers le reconditionné. Les repair cafés et les acteurs associatifs de la réparation permettent d’apprendre à faire soi-même, ce qui rend durablement autonome.
Aller plus loin
Vous voulez replacer le numérique dans un ensemble plus large ? Commencez par notre page qu’est-ce que la consommation responsable, ou poursuivez avec la fast fashion et la mode responsable, qui pose des questions très proches sur un autre objet du quotidien.
Vous êtes un lycée, un collège, une collectivité ou une structure jeunesse et vous souhaitez former des éco-délégués ou animer un temps sur la consommation responsable ? Découvrez notre approche sur la page animer un atelier sur la consommation responsable et prenez contact avec l’association e-graine de votre territoire.
Cette page fait partie de notre dossier éducation populaire et consommation responsable.
