Migrations et solidarité internationale :
penser les interdépendances
Migrations et solidarité internationale sont presque toujours associées, et presque toujours mal. Le raccourci le plus répandu tient en une phrase : aidons-les à se développer chez eux, et ils resteront. C’est intuitif, généreux en apparence, et démenti par les faits. Parler de migrations et de solidarité internationale, c’est accepter de regarder le monde tel qu’il est, c’est-à-dire relié. C’est aussi, pour un mouvement d’éducation populaire à la citoyenneté mondiale comme e-graine, un terrain de travail permanent.
Solidarité internationale : de quoi parle-t-on ?
La solidarité est un lien d’engagement et de dépendance réciproques entre des personnes. Les problèmes rencontrés par l’une concernent l’ensemble du groupe, parce que c’est l’avenir du groupe qui est en jeu. Elle se distingue de l’altruisme : on peut se rendre solidaire par intérêt bien compris, sans générosité particulière, et cela reste de la solidarité.
Cette distinction change tout quand on passe à l’échelle internationale. Nous croyons nécessaire de repenser la solidarité non pas comme un guichet de soutien, mais comme une initiative collective participant à l’émancipation de chacune et chacun. La différence entre solidarité et charité n’est pas une querelle de mots : c’est la différence entre une relation entre égaux et une relation descendante.
Pourquoi les migrations sont un sujet de solidarité internationale
Nous vivons une époque de repli. Face aux crises sanitaires, géopolitiques ou humanitaires, la réaction majoritaire des États a été le chacun pour soi. Ce défaut de solidarité se joue à toutes les échelles, à l’international comme à l’intérieur de nos sociétés, où la montée de l’individualisme et les discours qui rejettent l’autre se nourrissent mutuellement.
Les solidarités internationales existent, bien sûr. Mais lorsqu’elles émanent d’un État, elles sont souvent pensées comme une stratégie d’influence servant des intérêts particuliers. L’aide au développement européenne conditionnée à la mise en place de contrôles migratoires, notamment en Afrique, en est l’illustration la plus directe. La solidarité y devient un levier de négociation.
S’y ajoute un imaginaire tenace, celui de la charité, qui perpétue des pratiques condescendantes où les pays riches du Nord se présentent en sauveurs de pays du Sud réduits au statut de victimes. Cet imaginaire nous concerne directement : les valeurs françaises de liberté, d’égalité et de fraternité se sont construites dans un contexte de puissance coloniale qui n’est plus, et ne doit plus être, le nôtre.
Trois idées reçues à déconstruire sur migrations et développement
« Pas de pauvreté, pas de migration »
Le raisonnement paraît imparable : développons les pays d’origine, et les départs cesseront. Il est démenti par la recherche. À court et moyen terme, sur dix à vingt ans, le développement a plutôt tendance à accroître les dynamiques migratoires. La raison est simple : migrer coûte cher, et suppose des ressources, de l’information et un minimum d’instruction. Améliorer les conditions de vie, c’est aussi donner les moyens de partir. Ce n’est qu’à des horizons très lointains qu’une stabilisation des flux se vérifie.
Cela ne signifie pas que la pauvreté ne joue aucun rôle. Cela signifie que justifier l’aide publique au développement par la volonté de réduire les migrations est à la fois erroné et vain, et que cela détourne des moyens de leur objet.
« Quitter son pays, c’est l’appauvrir »
C’est l’argument de la fuite des cerveaux. Il n’est pas absurde, mais il est incomplet. La migration internationale de travail n’est pas un jeu à somme nulle : elle crée des gains et des pertes, pour les pays d’origine comme pour les pays de destination, et l’ampleur des uns et des autres reste difficile à quantifier. Elle a par ailleurs toujours existé, et partout ce sont plutôt les personnes qualifiées qui ont la possibilité de partir. Ce constat vaut autant pour la France que pour le Sénégal.
« Les associations de migrants ne s’impliquent pas dans la vie locale »
L’idée nourrit une méfiance à l’égard d’organisations perçues comme communautaristes et déconnectées de leur territoire de résidence. Elle résiste mal à l’observation. Les organisations de solidarité internationale issues des migrations agissent ici et là-bas, et leur engagement associatif met précisément en évidence les grandes interdépendances entre les sociétés. Elles restent pourtant peu reconnues comme actrices à part entière du développement, alors même que les montants qu’elles engagent sont considérables.
Pour les idées reçues qui portent sur l’immigration en France plutôt que sur le développement, rendez-vous sur notre page pour déconstruire les idées reçues sur l’immigration.
Les migrations sont majoritairement régionales
Un dernier repère, essentiel pour tenir tout le reste. L’image d’un flux continu du Sud vers le Nord ne correspond pas à la réalité observée : la majorité des mobilités s’effectuent entre régions voisines, et les mobilités entre pays du Sud sont au moins aussi nombreuses que celles allant du Sud vers le Nord. Les données actualisées sur ce point sont publiées régulièrement par l’Organisation internationale pour les migrations, dans son rapport État de la migration dans le monde.
Comment e-graine relie le local et le global
L’éducation à la citoyenneté mondiale est notre cadre de travail. Elle sert exactement à cela : saisir la complexité des enjeux et maintenir vivant le lien entre ce qui se joue dans un quartier et ce qui se joue à l’échelle du monde. Nous assumons aussi un rôle d’intermédiation, pour créer des passerelles entre des mondes qui se parlent trop peu, des institutions aux collectivités, des associations aux acteurs éducatifs et aux citoyens. C’est en articulant nos actions à celles des autres que nous avançons, du local à l’Europe.
Cela prend des formes concrètes. En Nouvelle-Aquitaine, le projet Cultivons les solidarités, mené avec la plateforme A.I.R et SOS Méditerranée 33, propose des journées de sensibilisation dans des collèges néo-aquitains, en liant sensibilisation et restitution artistique. Un projet multi-acteurs qui fait travailler ensemble une association d’éducation populaire, une plateforme d’accueil et une organisation de sauvetage en mer.
Cela prend aussi la forme d’une présence dans les instances où se discutent ces sujets. e-graine a participé aux ateliers préparatoires à Paris en juin 2023, puis au quatorzième Forum mondial sur la migration et le développement, à Genève en janvier 2024 sous présidence française, où le mouvement a été identifié comme l’un des seuls acteurs éducatifs présents sur les migrations. e-graine participe également en continu au Comité national de suivi de la stratégie interministérielle « Migrations internationales et développement ».
Pour comprendre comment le climat s’ajoute à ces enjeux, découvrez notre page sur les migrations environnementales. Pour la démarche éducative dans son ensemble, explorez l’éducation aux migrations, ses enjeux et sa démarche.
Questions fréquentes sur les migrations et la solidarité internationale
Qu'est-ce que la solidarité internationale ?
C’est un engagement réciproque entre personnes et sociétés au-delà des frontières, fondé sur la reconnaissance des interdépendances. Elle se distingue de la charité, qui suppose une relation descendante entre celui qui donne et celui qui reçoit.
L'aide au développement réduit-elle les migrations ?
Pas à court ni à moyen terme. Les travaux disponibles montrent plutôt qu’à un horizon de dix à vingt ans, l’amélioration des conditions de vie accroît les mobilités, parce que migrer suppose des ressources. Justifier l’aide au développement par la réduction des flux migratoires ne repose donc pas sur des bases solides.
Qu'est-ce que l'ECSI ?
L’éducation à la citoyenneté et à la solidarité internationale est une démarche éducative qui informe sur la complexité des enjeux mondiaux et incite à agir pour un monde plus juste, pacifique et durable. Elle est proche de l’éducation à la citoyenneté mondiale, dont e-graine se réclame.
Comment agir concrètement pour la solidarité internationale depuis son territoire ?
En rejoignant une association locale, en participant à un temps fort comme le Festival des solidarités, ou en interrogeant les partenariats de sa propre structure. La solidarité internationale commence souvent par des actions très locales menées avec les acteurs de son bassin de vie.
Relions le local et le global
Penser les migrations avec la solidarité internationale, ce n’est pas ajouter un sujet à un autre : c’est refuser de les séparer. Rejoignez une action près de chez vous, participez à un temps fort, formez-vous. Si vous représentez une collectivité, un réseau ou un établissement, construisons ensemble un projet de coopération éducative. Pour situer cette action dans notre approche globale, découvrez notre page éducation populaire et migrations.
