ESS et transition écologique : les conditions d’une transition juste

Tout le monde parle de transition écologique. Peu de territoires ont trouvé comment la mener sans laisser une partie de leur population sur le bord du chemin. C’est précisément là que l’articulation entre l’ESS et la transition écologique devient une question décisive plutôt qu’un slogan. L’économie sociale et solidaire apporte des modèles économiques qui fonctionnent autrement. L’éducation populaire apporte la capacité à embarquer celles et ceux que l’on n’entend jamais. Les pouvoirs publics apportent la légitimité politique et les moyens. Aucun des trois n’y arrive seul, et c’est cette hypothèse qu’e-graine est allée éprouver sur le terrain, avec deux partenaires, dans trois territoires.

Pourquoi l’ESS est un terrain d’expérimentation de la transition

Avant d’être un discours, l’ESS est un ensemble de pratiques qui existaient bien avant que l’écologie ne devienne un sujet politique majeur.

Les réseaux de collectivités locales le rappellent : l’ESS a été pionnière dans les filières de recyclage du papier, du textile et des déchets électroniques. Elle l’a été dans les modes de production et de distribution d’une offre agricole plus respectueuse, agriculture biologique, agriculture paysanne, circuits courts. Elle l’a été sur les questions énergétiques, avec la lutte contre la précarité énergétique et le développement de la mobilité durable.

Le lien avec l’économie circulaire est direct. L’ADEME relevait en 2020 que les nouvelles formes d’activité liées à l’économie circulaire, ateliers de réparation, réemploi, troc, location, partage, sont largement portées par des structures de l’ESS, et qu’elles créent des emplois localement.

C’est aussi ce que dit le projet d’e-graine : la transition vers un autre modèle économique n’est pas synonyme de stagnation ou de recul. L’économie circulaire réduit l’impact environnemental de nos modes de production et de consommation, et elle crée dans le même mouvement des emplois et une richesse plus soutenable.

Ce que la transition écologique juste veut dire

Le mot juste n’est pas un ornement.

Le Labo de l’ESS, think tank de l’économie sociale et solidaire, définit la transition écologique juste comme une transformation radicale et démocratique de notre société, visant à la fois la soutenabilité écologique, une réponse digne et suffisante aux besoins de toutes et tous, et l’émancipation de chacune et chacun.

Autrement dit, une transition qui atteindrait ses objectifs environnementaux en aggravant les inégalités échouerait deux fois : sur le plan social évidemment, mais aussi sur le plan écologique, parce qu’une transformation subie ne tient pas dans la durée. Notre filière consacrée à la transition écologique traite cette définition en détail.

L’éducation populaire fait-elle partie de l’ESS ?

La question revient régulièrement, et elle mérite une réponse claire.

Oui, l’éducation populaire s’inscrit pleinement dans l’économie sociale et solidaire. Il convient toutefois de distinguer deux réalités : l’ESS désigne avant tout un cadre économique et juridique regroupant des structures (associations, coopératives, mutuelles et fondations) qui partagent des principes communs ; l’éducation populaire, elle, est d’abord une démarche, un projet politique et pédagogique visant l’émancipation, le développement du pouvoir d’agir et la participation citoyenne.

Dans les faits, une grande partie des acteurs de l’éducation populaire sont des associations loi 1901 et relèvent donc de l’ESS. Ils en partagent également les valeurs fondamentales : utilité sociale, gouvernance démocratique, coopération, primauté de l’humain sur la recherche de profit.

Si l’éducation populaire est parfois distinguée de l’ESS, c’est pour rappeler la spécificité de son histoire et de ses pratiques, et pour continuer à les rendre visibles. Cette distinction renvoie aussi à une réalité de terrain : les liens entre organisations d’éducation populaire et autres acteurs de l’ESS restent encore inégaux selon les territoires. L’enjeu n’est donc pas de questionner leur appartenance commune, mais bien de renforcer les coopérations entre ces acteurs.

Les principes d’action de l’éducation populaire constituent en effet un levier essentiel pour une transition juste. En permettant à toutes et tous de participer à la conception et à la mise en œuvre des transformations sociales et écologiques, elle favorise l’appropriation collective des enjeux et renforce le pouvoir d’agir des citoyens. Elle contribue également à réduire les fractures sociales en valorisant la diversité des savoirs, des pratiques et des aspirations présentes dans les territoires.

Une étude-action menée sur trois territoires

Fin 2023, trois organisations ont associé leurs forces et leurs méthodologies : le Labo de l’ESS, e-graine et la Fabrique des transitions, alliance de territoires et d’acteurs engagés dans la transition.

L’objectif était d’éprouver sur le terrain une hypothèse formulée début 2023 dans une note stratégique du Labo de l’ESS et d’e-graine : la nécessité d’une alliance entre organisations de l’ESS, organisations de l’éducation populaire et pouvoirs publics pour permettre la transition écologique juste des territoires.

L’expérimentation a duré un an et demi et s’est déployée à deux niveaux. Un groupe de travail national, mêlant acteurs de terrain et chercheurs, réuni à quatre reprises pour affiner la démarche et la grille d’analyse. Et trois territoires pilotes, qui ont répondu à l’appel : l’Eurométropole de Strasbourg, la Communauté urbaine de Dunkerque et la Ville de Bergerac. Trois régions différentes, trois tailles différentes, trois périmètres d’intervention différents, et cette diversité était voulue.

La méthode s’inspire du diagnostic sensible de la Fabrique des transitions. Chaque acteur a d’abord été rencontré en entretien bilatéral confidentiel. Le croisement de ces entretiens a nourri un pré-diagnostic, présenté et mis au débat collectivement avec ces mêmes acteurs et d’autres. Points de force, points de fragilité et propositions ont ensuite été restitués dans une publication propre à chaque territoire.

Au-delà des trois terrains, la démarche a touché plus de deux cent trente professionnels d’horizons variés lors de six ateliers et conférences organisés en 2024, du Forum national de l’ESS de Niort aux Rencontres nationales de l’éducation populaire de Poitiers.

Les trois conditions d’une coopération qui tient

L’étude-action repose sur une théorie du changement simple à énoncer : pour réussir une transition écologique juste, il faut faire évoluer en même temps les modèles économiques, la culture et les modes de gouvernance. Cela suppose trois étapes, chacune assortie de conditions concrètes.

Un horizon partagé

La transition juste doit devenir un objectif réellement commun au sein de l’écosystème d’acteurs du territoire, et pas seulement une mention dans un document de planification.

Cela passe par la formulation d’une ou plusieurs causes communes, clairement identifiées, qui relient les objectifs des différentes structures. Cette cause commune est ce qui permet de rallier des organisations très différentes et de donner à chacune un rôle et du sens dans la démarche. Encore faut-il que l’engagement soit compris et porté à la fois au niveau politique et au niveau opérationnel, ce qui est loin d’être toujours le cas.

Un cadre d’action commun

Pour tenir cet engagement collectif, les organisations doivent construire un cadre d’action fondé sur une confiance réciproque et sur la reconnaissance de ce que chacune apporte de spécifique.

L’étude insiste sur un point que les démarches partenariales sous-estiment presque toujours : la dimension sensible et affective de ce cadre. Les organisations ont beau avoir un historique et des procédures partagées, ce sont toujours des personnes qui coopèrent, ou pas. Le cadre, formel ou informel, doit donc s’accompagner de postures favorables à la coopération, et prévoir des espaces sécurisés où les désaccords peuvent s’exprimer et où les décisions se prennent réellement.

Une gouvernance territoriale durable

Une dynamique qui repose sur quelques personnes de bonne volonté ne survit pas à leur départ.

La troisième condition consiste donc à ancrer le cadre d’action dans une gouvernance faite d’espaces de co-pilotage et d’échange pérennes. Ces espaces servent à transmettre et capitaliser les savoirs et savoir-faire produits, dans une logique de commun, à repérer les points de fragilité, à valoriser les réussites, et à évaluer collectivement la démarche en cours de route plutôt qu’à la fin.

Ce que ça change concrètement : l’exemple de Vert l’Emploi

La théorie prend un tout autre relief quand on la confronte à un dispositif réel.

Développé par e-graine depuis 2017 en Île-de-France, le dispositif Vert l’Emploi articule éducation à la citoyenneté mondiale, transition écologique et accès à l’emploi, pour des publics éloignés de l’emploi, principalement issus de quartiers prioritaires de la politique de la ville. Son originalité tient à son triple positionnement : programme de sensibilisation à l’écologie, levier d’orientation professionnelle et outil de coopération territoriale à la fois.

Il illustre les trois marqueurs de la coopération territoriale telle que la pratique e-graine : la diversité des parties prenantes, une temporalité longue et une co-construction continue. Chaque édition commence par un diagnostic du territoire, mobilise un collectif d’acteurs hétérogènes, produit des actions co-construites, et vise à transférer les compétences aux acteurs locaux pour qu’ils puissent poursuivre sans e-graine.

Sur le quartier Stalingrad-Flandre-Riquet, dans le 19e arrondissement de Paris, la capitalisation du dispositif documente dix-huit partenaires mobilisés, missions locales, associations jeunesse, mairie d’arrondissement, entreprises et bailleur social, six ateliers de co-construction avec les acteurs locaux, et deux job datings réunissant deux cent cinquante-trois participantes et participants avec dix-huit structures employeuses. S’y ajoute la création d’escape games sur les métiers verts, conçus avec les jeunes et les professionnels eux-mêmes.

L’enseignement que retient cette capitalisation mérite d’être cité tel quel dans son esprit : le facteur décisif n’est pas la taille des moyens financiers, c’est la qualité de la coordination entre acteurs. Ce qu’apporte e-graine, c’est une méthode, un langage commun et un tiers de confiance neutre, trois ingrédients rares dans un écosystème associatif souvent cloisonné.

Une précision de rigueur, que le mouvement pose lui-même sans ambiguïté : e-graine n’est pas un opérateur d’insertion sociale ou professionnelle. Ni allocation, ni parcours d’accompagnement social. Son positionnement est celui d’un éveilleur, d’un facilitateur de rencontre et d’un animateur de réseau, en complémentarité des missions locales et des acteurs de l’emploi, jamais à leur place.

Ce que peuvent faire les collectivités

Les réseaux de collectivités engagées sur l’ESS ont documenté les leviers qui fonctionnent. Quelques-uns méritent d’être rappelés.

Ouvrir les aides de droit commun aux acteurs de l’ESS, en intégrant par exemple l’innovation sociale aux politiques de soutien à l’innovation. Introduire des clauses sociales et environnementales dans les marchés publics, en veillant à ce que les structures de l’ESS, souvent petites, soient réellement en capacité d’y répondre. Soutenir la structuration des filières, autour de l’habitat, des déchets, de la mobilité ou des circuits courts. Entrer au capital d’une société coopérative d’intérêt collectif, ce qui permet d’associer collectivité, entrepreneurs, salariés, bénévoles et usagers au même projet ; notre page sur entreprendre autrement en coopérative ou en association détaille ce statut.

Et surtout, traiter l’ESS comme un sujet transversal. Parce qu’elle crée de l’emploi, elle est souvent rattachée au seul volet économique, alors qu’elle relève de tous les services d’une collectivité. Désigner un correspondant dans chaque service, organiser des temps inter-services, informer et former élus et techniciens : ce sont des gestes modestes qui changent la façon dont une politique se construit.

Questions fréquentes sur l’ESS et la transition écologique

Qu'est-ce qu'une transition écologique juste ?

C’est une transformation radicale et démocratique de la société qui vise à la fois la soutenabilité écologique, une réponse digne et suffisante aux besoins de toutes et tous, et l’émancipation de chacun. La définition est portée par le Labo de l’ESS. L’enjeu du mot juste est simple : une transition qui creuserait les inégalités ne tiendrait pas dans la durée.

En quoi l'ESS contribue-t-elle à la transition écologique ?

Elle a défriché plusieurs champs bien avant qu’ils ne deviennent prioritaires : filières de recyclage, agriculture paysanne et circuits courts, lutte contre la précarité énergétique, mobilité durable, réemploi et réparation. Elle crée par ailleurs des emplois locaux non délocalisables et expérimente des modes de gouvernance partagée à l’échelle des territoires.

Pourquoi associer l'éducation populaire à la transition écologique ?

Parce qu’une transition ne se décrète pas. L’éducation populaire permet l’appropriation des enjeux par le plus grand nombre et la participation de toutes et tous, à la conception comme à la réalisation. Elle réduit aussi la fracture sociale autour de l’écologie en valorisant la diversité des pratiques déjà à l’œuvre dans les différents milieux sociaux.

Comment une collectivité peut-elle soutenir l'ESS dans sa transition ?

En ouvrant ses dispositifs de droit commun aux acteurs de l’ESS, en introduisant des clauses sociales et environnementales accessibles aux petites structures dans sa commande publique, en soutenant la structuration des filières, en entrant éventuellement au capital d’une SCIC, et en traitant l’ESS comme un sujet transversal à l’ensemble de ses services.

Coopérons pour une transition qui n’oublie personne

La transition écologique juste ne se jouera ni dans un plan ni dans une campagne de sensibilisation, mais dans la capacité de quelques acteurs d’un même territoire à se faire suffisamment confiance pour agir ensemble dans la durée. Si vous êtes habitante ou habitant, renseignez-vous sur les dynamiques déjà à l’œuvre près de chez vous : elles cherchent presque toujours des personnes pour les rejoindre. Si vous représentez une collectivité, une structure de l’ESS ou un financeur, engageons ensemble une démarche de coopération territoriale adaptée à vos enjeux.

Pour voir ces principes appliqués à l’alimentation, consultez notre page sur les circuits courts et la consommation solidaire. Pour l’ingénierie de la coopération entre habitants, collectivités et acteurs locaux, notre page faire coopérer habitants, collectivités et acteurs locaux. Et pour l’ensemble de notre travail sur le sujet, la page éducation populaire et économie sociale et solidaire.